Le BazzArt de Kalys

Penny Dreadful (saison 1)

J’ai été totalement envoûtée par la première saison de la série… Attention, spoilers inside.

Le scénario

Le titre fait référence à ces publications bon marché, imprimées sur du papier de piètre qualité, qui abondaient au 19e siècle en Angleterre et donnaient à lire de petites histoires macabres sous forme de feuilletons.

Penny Dreadful

Page de couverture d’un Penny Dreadful (1845). Varney the Vampire a très certainement nourri l’inspiration de Bram Stoker.

Fidèle à cet esprit, la série met en scène des figures emblématiques de l’ère victorienne. On rencontrera des personnages bien connus de la littérature, telles que Dorian Gray ou Victor Frankenstein, aux côtés d’autres inventés pour l’occasion tels qu’Ethan Chandler, Vanessa Ives ou Sir Malcolm Murray, père de Mina Harker…
C’est autour de cette dernière que le scénario se cristallise, puisqu’un certain nombre des personnages seront rassemblés par Murray afin de la tirer des griffes de la créature qui l’a enlevée.

La narration

C’est, à mon sens, le défaut majeur de la série : elle compte beaucoup trop de protagonistes et les scénaristes ne parviennent pas à gérer les informations périphériques. La scène d’ouverture montre un meurtre horrible qui n’a absolument aucun rapport avec le reste de l’histoire. Supposément, c’est un indice ; sauf qu’il ne se révèle comme tel qu’un ou deux épisodes plus tard (et n’est toujours pas exploité). Le personnage de Dorian Gray apparaît de but en blanc sans avoir l’air de servir à autre chose qu’à faire du fan-service. On ne sait rien de lui, et il n’entretient aucun lien avec l’intrigue principale.
On dirait que les scénaristes avaient tellement d’idées qu’ils se sont trouvés incapables de décider de l’ordre dans lequel les présenter. Il en résulte des épisodes hybrides, à mi-chemin entre le standalone et le flash-back explicatif, comme l’épisode consacré à l’enfance de Frankenstein.

L’esthétique

Cela aurait pu me décourager, si je n’avais pas été totalement ensorcelée par les décors. Que c’est beau ! Les détails, les couleurs, l’ambiance si particulière de chaque lieu…
La série est crue, violente, sans fards. On y souffre beaucoup, on y meurt parfois, et c’est toujours sale. Dégueulasse même. Je soupçonne les maquilleurs et autres créateurs d’effets spéciaux gore de n’être pas sains du tout. Tout ça est beaucoup trop réaliste. C’est quelque chose que j’ai beaucoup apprécié ; je n’aime pas les trucs édulcorés. Si tu montres une scène brutale, fais-le. Si t’as pas les tripes pour ça (hi hi), écris autre chose1.

Et puis, fidèle à la littérature qui l’a inspirée, la série est portée par des dialogues un brin ampoulés qui transpirent l’amour de la littérature gothique. Le vocabulaire est soutenu, la syntaxe exigeante (d’ailleurs, j’ai regardé par inadvertance un épisode en français et je l’ai trouvé fort bien traduit – même si moins bien joué, forcément). Les personnages passent leur temps à citer les grands auteurs anglais en se délectant de chaque syllabe. L’univers de la série fonctionne sur une sorte de système d’auto-référence absolument savoureux, poussant la malice jusqu’à placer des vers de Shelley dans la bouche de la créature de Frankenstein. Un délice.

Les personnages

J’ai également adoré les personnages. Les scénaristes ont merveilleusement bien compris la complexité de leur caractère (en dehors, encore une fois, de Dorian. Enfin, peut-être, mais on ne le voit pas suffisamment pour en juger). Victor Frankenstein est particulièrement fidèle à l’original : égoïste et torturé. Incapable de renoncer à sa quête obsessionnelle et anéanti par les conséquences de celle-ci, il creuse volontairement sa propre tombe, tout en pleurant.

Et sa créature… Encore une fois, les scénaristes ont tout compris. Ils ont lu le livre, voyez-vous, et n’agitent pas sous nos yeux un monstre de foire. Je peux vous dire que les larmes me sont souvent montées aux yeux, tant cette histoire est pathétique, vous savez, pathétique au sens tragique du terme. Et parce que l’acteur, putain, l’acteur !

la créature de Frankenstein - Penny Dreadful

«  Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des malheurs durables! T’avais-je requis dans mon argile, ô Créateur, de me mouler en homme? » (extrait du Paradis Perdu de Milton, cité par le « monstre ».)

Quant à Murray, c’est un type profondément déplaisant, égoïste, imbu de sa personne, un connard, quoi. Mais un connard cohérent.
Enfin, j’avoue un faible pour Ethan Chandler, que j’ai envie de prendre dans mes bras en permanence pour le consoler :P

Josh Hartnett et Reeve Carney

Josh Hartnett (Ethan) et Reeve Carney (Dorian). Il est pas trop choupinou ?

Le sexe et l’effroi2

Un point m’a pas mal perturbée tandis que la série dévoilait l’histoire de Vanessa Ives, et je ne suis pas la seule : je ne suis pas sûre de la manière dont je dois interpréter la vision du sexe dans les épisodes qui lui sont consacrés.
Cependant, l’article que j’ai mis en lien aborde la question de manière beaucoup trop superficielle, en se basant sur un ressenti épidermique. Je ne suis pas du tout sûre que ce soit aussi manichéen ; il convient de creuser un peu.

Parce que, certes, le sexe chez Vanessa Ives est désordonné, malade, baudelairien. Et il est, de fait semble-t-il, coupable. Mais je ne suis pas du tout sûre que ce soit là un message qu’on essaie de nous faire passer. C’est juste parfaitement cohérent avec le personnage.
La première fois que Vanessa a été confrontée au sexe, c’est quand elle a découvert, au détour d’un labyrinthe, le père de sa meilleure amie Mina en train de baiser sa mère. Et il se trouve que cette vision l’a… émoustillée. Or, Vanessa a été éduquée dans la foi catholique. Elle sait que c’est mal. Elle est là, la fêlure. Après cela, des années plus tard, tandis que Mina minaude (c’est rigolo à écrire et à prononcer, pardon), Vanessa crève de jalousie. C’est elle, la ténébreuse, l’anticonformiste. C’est elle qui devrait frissonner d’extase. Alors elle dérape : elle couche avec le fiancé de Mina. Évidemment, c’est irréparable. Vanessa perd Mina, perd tout, y compris la raison. Instigatrice de son propre naufrage, elle laisse le démon entrer en elle. Et c’est logique : ce n’est pas le sexe qui est diabolisé, c’est Vanessa qui ne peut que l’associer à la culpabilité. Il est le motif récurrent de son déséquilibre.

Vanessa - Penny Dreadful

En ce sens, le diagnostic de Victor Frankenstein est parfaitement juste (quoi qu’un peu en avance sur son temps, je pense – les Études sur l’hystérie de Freud sont publiées en 1895). Et que ça plaise ou non aux spectateurs d’aujourd’hui, le sexe à l’époque victorienne est diabolisé. Juger de cela à l’aune de nos acquis modernes n’y change rien3. C’est pour cette raison également que Bronna se dévalorise. Qui peut imaginer la pression immense, la charge émotionnelle de dingue qui pesaient sur ces femmes et leur désir d’affranchissement ? Évidemment que dans ce contexte, les hommes ont la sexualité décomplexée, et pas elles.

D’ailleurs, ce démon qui habite Vanessa, n’est-il que le reflet de sa propre culpabilité ? Ce n’est pas vrai que le démon « n’existe que dans l’esprit de ceux qui veulent bien y croire. » Certes, quand il n’est pas en Vanessa, seule elle peut le voir (c’est du moins ce que suggère la scène où sa mère la surprend en train de baiser « toute seule ».)
Mais faut-il en déduire que « ceux qui veulent bien y croire » croient en la turpitude de Vanessa plutôt qu’en l’existence propre du démon ? Devons-nous y voir un jugement ?
Le démon réserve des petits mots doux à chacun des personnages. Il révèle à chacun son propre secret coupable. La plupart du temps, il s’en délecte, ce qui laisse à penser qu’il incarne littéralement cette culpabilité. Mais quand il crache avec colère ses offenses à la face de Murray, que fait-il ? Est-ce, à sa manière, un avatar de la justice ?

Bref. Cette ambiguïté m’a séduite, et je trouve qu’elle fait écho à celle de l’ensemble des personnages, qui ont tous des problèmes avec leur propre moralité.

Conclusion

Si la série avait mal commencé, elle se rattrape avec la fin, puisque chacun des personnages est parvenu à un aboutissement. Tous, dans le dernier épisode, prennent une décision qui leur interdit tout retour en arrière, après avoir tergiversé pendant toute la saison. Victor cède aux suppliques de sa créature. Murray affronte enfin son propre reflet. Ethan embrasse sa nature bestiale. Vanessa… ne répond pas à la question qui lui est posée, mais celle-ci déverrouille la vérité en elle. Bon, Dorian ne fait rien de particulier, mais comme se voir refuser quelque chose est une première pour lui, ça compte. J’espère que ce personnage acquerra la profondeur qu’il mérite dans la deuxième saison !


1 Je ne dis pas que cela ne me choque pas, bien au contraire. Je dis juste que si ce que tu as écris implique de choquer, fais-le. Pour prendre un exemple, les grosses productions veulent toujours montrer que les gens couchent ensemble, mais en même temps, ne veulent rien montrer. Ben zappe la scène, plutôt que d’essayer de faire croire que les femmes n’enlèvent pas leur soutif pour baiser et s’enroulent dans les draps en sortant du lit.
2 J’emprunte son titre à un bouquin de Pascal Quignard parce que je n’en vois pas d’autre qui transcrive aussi bien la thématique.
3 Je soupçonne de toute manière l’auteure de l’article d’entretenir elle-même un rapport ambigu au sexe, car je vois mal ce qui permet d’affirmer de but en blanc que les scènes de cul dans Games of Thrones ou True Blood sont « voyeuristes », mais « transgressives » dans L Word. Ah ouais, si c’est lesbien, regarder ça veut dire qu’on est ouvert d’esprit. Super.


  1. Y a plein de gens qui ont du mal avec le cul dans la fiction, c’est amusant parce que ça reste toujours un sujet brûlant. (notamment pour définir quand est-ce qu’il est « légitime » et « justifié », et quand est-ce qu’il ne l’était pas. Perso quand c’est bien filmé je me fous de savoir si c’est pas utile à l’histoire, parce que c’est très agréable à regarder :D (et ça vaut pour Game of Thrones, True Blood, L World, et puis aussi Spartacus [une série d’ailleurs également très violente]) :)
    Je suis d’accord avec toi pour Vanessa Ives, il ne faut pas calquer des valeurs contemporaines sur une histoire qui se déroule au 19ème siècle. Comme tu le dis, son comportement est parfaitement valable et logique quand on se place dans une logique psychanalytique, et c’est plutôt le parti pris de la série, me semble-t-il.

    Je ne sais plus comment le personnage de Dorian est développé. Pour moi il est comme un observateur, un opposant ou un adjuvant, pour presque chacun des personnages, tour à tour. Et il me semble fidèle au souvenir que j’ai de lui ; un petit con devenu très vieux, un égoïste, et quelque part, un faible. Mais tout ça, version extrêmement séduisante :)

    Ah Timothy Dalton… C’était l’un de mes James Bond favoris, et quelle classe en Sir Malcolm Murray !

    Concernant la narration, j’avoue que je n’ai plus trop ça en mémoire, mais il est effectivement possible qu’il y ait eu un peu trop d’idées. Mélanger toutes ces histoires venues de la littérature, faire se rencontrer et agir ensemble tous ces personnages, c’était déjà un sacré pari, possible que l’édifice ait quelques faiblesses structurelles.

  2. Oh, et d’ailleurs, en jetant un coup d’œil sur l’article que tu as linké : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de conséquence directe pour les hommes qu’ils ne souffrent pas suite (ou pendant) leurs expériences sexuelles : en couchant avec la mère de Vanessa, Malcolm gâche sa vie et celle de sa famille (ça le poursuit comme une hantise), et quand Ethan couche avec Dorian, pardon, mais il a pas l’air particulièrement heureux (enfin, le sexe en lui-même a l’air bien, mais les raisons qui l’y amènent… c’est coucher par désespoir, ça, la même démarche qui l’a conduit à vider tous ces verres auparavant).

  3. J’ai encore oublié une chose : la suite de la série prouve d’ailleurs que les scénaristes ont parfaitement compris la violence symbolique et réelle exercée à l’encontre des femmes, donc l’article l’a jugée un peu vite.

  4. Merci pour ce retour ! ;)

    Ce que tu dis du sexe est très intéressant (outre le fait que je suis d’accord avec toi ^^). En fait, cela signifie que les gens l’estiment probablement « injustifié » quand il dépasse le seuil de leur propre pudeur. Toi et moi, on se fout du rapport avec l’intrigue parce qu’on aime ça, point.

    Je n’avais pas pensé au personnage de Dorian de ce point de vue, c’est vrai que ça l’éclaire sous un nouveau jour (même si, quand il est introduit dans la série, il n’a encore aucun lien avec les autres personnages. Tu vas me dire, Victor non plus, mais Victor fait des choses, contrairement à lui qui se contente de se balader à poil devant des miroirs :P)
    C’est marrant parce que, quand Vanessa commence à s’intéresser à lui, je me suis dit : « Oh, allons donc ! Tu pourrais presque être sa mère ! » Il a tellement l’air d’un minet au tout début que je lui aurais donné seize ans et ça me mettait limite mal à l’aise. En fait, j’ai vérifié, Reeve Carney a 33 ans… Et Eva Green, 36 :D

    C’est vrai que si les hommes dans la série ne culpabilisent pas de baiser en soi ni du plaisir qu’ils y prennent, ils sont loin de pratiquer dans la joie et la bonne humeur ! Comme tu dis, la culpabilité vient après, et d’ailleurs, le démon en Vanessa ne se gêne pas pour le leur renvoyer dans la gueule…

Quelque chose à ajouter ?

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