Le BazzArt de Kalys

Sérénité

Étrange, ce désir paradoxal d’avoir les idées claires, afin de saisir la clarté du crépuscule, et cette soif d’ivresse et de bruit qui me poursuit / que je poursuis. C’est Fureur qui parle et elle a généralement le dernier mot. Mais quelle est cette voix qui me demande le calme ? D’où vient cette créature étrangère qui aspire à la paix des grands espaces ? Elle n’est pas à moi, elle me ferait presque peur… Est-ce que c’est elle qui me fait taper des lignes alors que je me livre à Dionysos ? Jamais, au grand jamais, je n’ai écrit sous le joug de l’ivresse… Les mots sont bien trop importants pour qu’on les étale sans pudeur. Depuis quand sont-ils libres de s’écraser dans le désordre sur une page blanche ? Qui susurre cette nouvelle langue incompréhensible à mes tympans ?

Ainsi ce soir, Fureur a rencontré un… partenaire. Ou un ennemi ? Est-ce que c’est toi, Manque ? T’aurais sacrément changé de tête ! T’as été chez le coiffeur ? Tout ça me laisse un peu perplexe. On n’est pas spécialement grégaires, dans ma tête, mais accueillir des nouveaux venus comme ça sans introduction, ça nous égare un peu, tu vois.

Déjà aujourd’hui, Doute a fermé sa gueule et on a limite trouvé ça bizarre. On a vachement stressé, et puis finalement on a fait ce qu’on avait à faire sans se poser de questions. Et maintenant tu débarques, avec tes idées de bonheur, d’air frais et de sérénité. T’étais là, hier soir ? T’as écouté Angoisse déblatérer dans son coin ? Nan parce que, Angoisse, elle fait toujours style de marmonner comme si on l’entendait pas, mais elle est capable de te ternir les plus beaux couchers de soleil. Tu respires l’air du soir à pleins poumons et elle te le filtre comme un vulgaire brouet. T’écoute les oiseaux et elle fait sonner le glas en arrière-plan. Angoisse, elle est maîtresse en la demeure, elle arrive à damner le pion à Fureur, c’est dire. Et toi tu débarques l’air de rien, genre j’ai toujours été là c’est ma place. Mais t’es qui ? Tu crois vraiment qu’on va mourir sereine ?

Je t’explique : c’était une blague. Un vœu pieux. Nath (c’est-à-dire : Doute, Angoisse, Fureur et puis ceux dont on refuse de donner le nom) va pas mourir sereine. Elle voudrait bien. Mais elle peut pas. Parce que Sérénité, on la trouve un peu niaise, au fond. On voudrait pas lui céder quoi que ce soit. Puis il est pas envisageable de se séparer de qui que ce soit. Quand on embarque sur la Nef des Fous, c’est définitif. A la vie à la mort. Si tu crois que tu vas évincer l’un de nous, t’es barge. OK, tu marques un point. Mais va pas t’imaginer que t’as gagné ta place.

Va pas croire que t’es plus forte. On a fait du chemin ensemble, eux et moi. Comment tu crois que je m’en suis sortie, jusque-là ?

Regarde-moi bien, Sérénité, ou quel que soit le nom que tu te donnes : je t’aime pas. J’aime pas le nombrilisme que tu incarnes. J’aime pas la défaite que tu représentes. Moi je veux…

Je veux brûler, je veux voler, je veux hurler, je veux danser, je veux vibrer, je veux respirer, je veux ressentir, je veux chanter, je veux pleurer, je veux me blesser, je veux vivre, je veux faire n’importe quoi,

Certainement pas regarder le soleil se coucher en pensant que c’est chouette que tout s’arrête. Je sais bien que c’est con. Parce que ça arrivera un jour. Mais tu me fais peur. J’ai l’impression que si je t’accepte j’accepterai n’importe quoi. Je dirais des inepties, genre la vie est précieuse parce qu’elle est courte. Bullshit. La vie elle est belle parce que je suis fucking alive. Elle est pas plus précieuse d’être courte. Elle est juste plus triste. Plus… courte.
Alors, tu comprends, la Nef continuera de nous emporter vers nulle-part. On sera grisé de tragédie. On naviguera pour vents et marées. On boira nos larmes. On se rassasiera de notre désespoir. On aimera, follement, être en vie. Doute, Angoisse, Fureur et puis ceux dont on refuse de donner le nom, on voguera vers la mort. La tête haute, et toutes voiles dehors.

jeudi 18 juin 2015, 23h12

vendredi 26 juin 2015, 21h37

Sérénité se tient à la proue du navire. Elle vacille à cause du roulis, mais ne tombe pas. Derrière elle, Angoisse biberonne des bières à même le sol, en l’observant avec méfiance. Fureur ronge un os que Doute lui a balancé pour la maintenir tranquille. Doute aussi regarde Sérénité, et il semble admiratif. C’est qu’elle se cramponne. L’air de rien, en plus, genre Kate Winslet sur l’étrave du Titanic. Même cheveux aux vents, même prestance. C’est hyper impressionnant qu’elle parvienne à rester là, à regarder l’horizon, alors même qu’Angoisse enfile des perles sur des entrailles. C’est toujours elle qui a le dernier mot, hein. On continue à picoler des bières en déchiffrant les mots dissimulés dans la page blanche. C’est juste que maintenant, il nous arrive d’entrevoir quelque chose à travers les nuages. Mais, écoute bien, Sérénité.

Je ne sais pas si tu peux empêcher mes mains de trembler.
Je ne crois pas que tu puisses faire taire Fureur.
Je ne te permettrai pas de ternir les crépuscules.
Je veux qu’ils restent flamboyants. Je veux qu’ils demeurent si beaux que ça fait mal de les regarder.

Je veux encore descendre dans l’arène.
Je risque de passer encore beaucoup de nuits dans la cale.

Mais, d’accord, tu peux rester. Tu peux pas descendre de toute manière, c’est ce que j’ai dit l’autre jour, non ?
Ce qu’il y a, c’est que ça me fait vraiment bizarre de te parler, tu comprends ? J’ai l’impression, d’une certaine manière, de me trahir. D’aucuns appellent ça évoluer, moi j’ai toujours eu le sentiment qu’ils confondaient avec oublier. Et quel mal y a-t-il à oublier, vas-tu me dire. Ben oublier, c’est un peu mourir, tu crois pas ? Et je pense avoir été très claire sur la question : rien ne me fait plus peur au monde. Terreur, c’est ça, c’est son nom. Mais c’est juste un avatar d’Angoisse, ne va pas nous faire plus nombreux que nous ne le sommes déjà.

Vous pouvez pas effacer quinze ans d’histoire comme ça. Ou alors ça veut dire que ce que vous avez fait et ce que vous avez été pendant ces quinze ans bah ça vaut que dalle.

Alex, dans Pop Redemption.

 

En tout cas, il te sera plus facile d’exister en l’absence de Manque. Mais – je me répète, pardon –, on ne peut abandonner personne. C’est comme ça. Donc tu pourras te faire une place quand il se blottira dans son coin, comme en présence du Mangeur d’Arbres. Mais je crois pas que tu puisses exister si Manque me tient l’épaule, arborant son grand sourire malade.

On verra hein, tu peux essayer. Je t’invite pas, je te repousse pas. On verra.



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