Le BazzArt de Kalys

Routine

Mon sac à dos – il est lourd, car il contient, outre mon t-shirt de travail, une petite thermos de thé, et un gros livre, un roman de Donna Tartt – bien calé sur mes épaules, les écouteurs comme directement connectés sur le cerveau, produisant l’illusion d’être entourée par la musique, je suis assise sur les marches en bois qui conduisent au centre d’écoute des personnes atteintes du cancer. Il est fermé, tant mieux, car comme chaque fois que j’y attends le bus, je fume une cigarette. Le ciel est d’un gris morne, et un petit vent de novembre court dans tous les sens. Ça ne me dérange pas, car je viens d’écrire le précédent billet, et j’ai l’impression d’être en totale harmonie avec le temps. Par contre, je suis mélancolique, mais de manière bizarre, comme si un mauvais souvenir se tenait derrière mon épaule, attendant que je l’aperçoive. Tout, de la brise agressive à ma posture un peu ramassée, à cause du poids du sac, me rappelle ces matinées froides d’hiver, où j’arrivais au lycée une demi-heure en avance, horaire du ramassage scolaire oblige, et où je regardais les internes se traîner frileusement vers le self. Souvenir contrasté, en effet. Souvenir de solitude extrême, de découragement et d’absence de perspective. Souvenir qui a toutes les raisons de ressurgir maintenant.

Le bus arrive, en retard, comme toujours. Je trouve quand même une place assise, il faut dire que c’est dimanche. Je ne peux pas sortir mon livre, car il sert à caler le thermos, qui fuit.

Dans les transports en commun, il y a ceux qui bavardent ou qui pianotent sur leur téléphone portable, comme s’ils ne pouvaient supporter d’avoir l’air seuls. Il y a aussi ceux qui, comme moi souvent, prennent un livre, d’un air à la fois indifférent et affecté qui signifie : « vous avez vu, moi, je ne perds jamais une occasion de lire, je ne reste pas les bras ballants, je mets à profit chaque minute de ma journée. » Et puis les autres, le regard vacant, les pensées qui filent par la fenêtre entrouverte, diluées dans le flou du paysage. Aujourd’hui, je fais comme eux. Je regarde défiler le paysage. L’église Saint-François d’Assise, avec son perron monumental et ses hautes voûtes assombries, son atmosphère pesante de souffrance et de culpabilité. L’hôpital, de l’autre côté du carrefour. Les terrasses des cafés, le grand centre commercial, l’épicerie européenne, le quartier résidentiel, avec ses pelouses bien peignées et ses façades éclairées quelle que soit l’heure. Quand je sors du bus, je me rends compte que je ne sais pas du tout quel morceau de mon album j’ai écouté avant, peut-être bien que c’est le même qui tourne en boucle depuis une demi-heure. Cette musique, je me la suis tellement appropriée qu’elle est comme une extension de moi, elle m’enveloppe sans plus que j’y pense, elle fait partie de ma rumeur intérieure.

Je n’ai pas l’impression d’avoir perdu mon temps, à ne rien faire, dans le bus, pendant ces vingt minutes. J’aurais pu les occuper, c’est sûr. Mais c’est bien aussi, de les laisser nous occuper. D’en profiter pour l’écouter, la rumeur intérieure. Après tout, on passe beaucoup de temps à la faire taire, avec toutes ces choses qu’on doit faire, ou que l’on croit devoir faire.

Au dépanneur, les corbeaux n’étaient pas là. Il a commencé à pleuvoir. Si je n’avais été le genre de personne à aimer courir sous l’orage les bras en croix, j’aurais sans doute pu apprécier de siéger derrière mon rempart, à l’abri, dans cet univers clos et familier, rempli de paquets de chips colorés qui craquent sous les doigts, de bonbons de toutes les formes, et où trouvent refuge, quelques minutes, les infirmières qui passent prendre un café avant leur quart de travail, les bricoleurs du dimanche en manque de bière, et les enfants survoltés venus remplir leurs verres de montagnes de sloche, du sucre aromatisé brassé dans de l’eau, et qu’on sert givré.

J’aurais pu, sans doute. Mais la lumière implacable des néons et la musique abrutissante qui sort des hauts parleurs finit toujours par bousiller mes connexions cérébrales. Je travaille machinalement, en composant des bribes de textes dans ma tête. Je les écris rarement, c’est très dur de se concentrer dans cette ambiance. Je suis contente quand arrivent mes clients favoris, ceux qui discutent deux minutes avec une spontanéité désarmante.

J’aime bien ce boulot. Mais j’ai quand même l’impression, parfois, de vivre dans un monde où tout le monde s’est transformé en zombie, et où je dois faire semblant d’être comme eux, pour éviter d’être contaminée. Comme dans The invasion (un film tout à fait dispensable, par ailleurs :))

Quand je sors, à minuit et quelques minutes, les câbles électriques bourdonnent. Mes pieds martèlent le goudron mouillé, vite, contraints par l’urgence du rythme dans mes oreilles. Je fume une clope au pied de l’abribus, éblouie par les phares des quelques voitures. Trois bagnoles de police passent toutes sirènes dehors. Moi, je me tiens à côté, déjà plus tout à fait là, moitié dans ce monde, moitié dans celui de la musique qui hurle dans mes oreilles et que j’ai conquise, en faisant une partie de mon univers, dépossédant son auteur de ses intentions. Je suis bien.



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