Le BazzArt de Kalys

Mare

Le 16 novembre 2016.
Ça n’allait pas, et je me souviens avoir dit à Ubik : « il faut que je partage ça, j’ai besoin de le dire, non, de le hurler » et il m’a répondu que j’avais qu’à le faire, qu’on s’en foutait bien de ce que les gens penseraient (comme souvent, il n’avait pas la moindre idée de ce que j’avais écrit). Je n’étais pas d’accord, j’appréhendais, et puis il faut dire que ce billet est un sacré foutoir. Finalement, oui, c’est un putain de foutoir, comme ma tête. Et… alors ? Donc, voilà. Sale et mal écrit.

Évoquant la rage déferlant des titres de Bestias de Asalto dans un billet daté de 2014, j’écrivais : «  On entrevoit à peine la misère quotidienne qui pourrait conduire à un tel déchaînement. » C’est assez marrant que j’aie pu dire ça, quand, depuis ma tranquille maison-presque-à-la-campagne, je sens la fureur tellement enfler en moi qu’il ne me restera plus, un jour, qu’à brûler corps et âmes les gens que je hais.

J’ai essayé la sérénité, vraiment, mais pour qu’elle remporte mon âme il faudrait que je sois aveugle et sourde.

Ou alors c’est l’hiver, je ne sais pas.

J’ai essayé, vraiment… Je ne sais pas si ça date de l’année dernière, ou de bien avant. Je ne sais pas si c’est l’accumulation. Je sais juste que j’en ai marre. D’être en colère, d’être malheureuse, de ne pas parvenir à me reconnaître dans mes contemporains, et de me souvenir du même coup que ça a toujours été comme ça (je n’ai jamais oublié, en vrai, mais j’ai fait tout mon possible pour).

J’en ai marre de ne pas arriver à m’endormir sobre, parce que les trucs qui tournent dans ma tête m’en empêchent. Peut-être que le temps que j’ai passé à enterrer tout ça, par respect pour les autres, qui souffrent aussi, et par fureur de vivre aussi, peut-être que tout ce temps je dois le payer maintenant, parce que les monstres ne meurent pas. Les démons qui vous hantent, ils ne disparaissent qu’en même temps que vous.

J’ai tellement voulu, j’ai tellement envie d’être heureuse, et j’ai l’impression que je ne peux pas. L’abîme en moi est trop vaste, c’est pas possible de recoudre. Je voudrais tellement, je vous jure.

Mais je suis fatiguée qu’être heureuse soit un combat. J’ai l’impression d’être couverte de sparadrap. Le bonheur pour moi, c’est comme une crème à badigeonner tous les jours. Un fake. Tout est cassé.

Il était 18h30 et comme souvent j’avais passé une partie de la journée à m’abrutir plutôt qu’à confronter mes fantômes. Je sais que j’aurais dû essayer de faire surgir les belles choses, mon Naya’Lune, l’océan intérieur dans lequel quiconque peut toujours se ressourcer. J’ai pas eu le courage, que voulez-vous, je suis lâche et paresseuse. J’avais mis Enya, parce que sa musique me détend, et je suis partie prendre une douche. En sortant, je me suis souvenue que, quand j’étais gamine, j’avais un parfum que j’aimais bien poser sur mes poignets le soir, une odeur riche et sucrée qui me réconfortait. Une odeur intime, nocturne, hors du monde. Après quoi j’ai évidemment pensé aux flacons de chez Eau Jeune dont maman m’avait offert un exemplaire pour mon anniversaire, Bohême, un parfum et son nom qui te vont si bien, ma chérie. Depuis, j’arrête pas de pleurer – il est 21h38. Je crois que ma nuit, comme les précédentes, est foutue.

J’aurais mieux fait de hurler quand il en était encore temps. J’aurais mieux fait de courir un gun à la main quand j’ai pensé que je pourrais probablement pas faire autrement. Vous savez, au moment où Eric et Dylan ont massacré leurs camarades avant de se donner la mort, j’ai pas trop pleuré pour leurs victimes. J’ai pleuré pour eux.

Un jour je ferai sauter une bande de connards, et on ira pleurer sur leurs tombes parce qu’ils avaient une famille. Personne ne se demandera comment ils avaient réussi à susciter une haine telle qu’on en vienne à les tuer. Et des gens qui devraient pas avoir le droit de respirer, croyez-moi, de mon point de vue, il y en a des tas. Oh mais, j’y pense, c’est l’état d’urgence désormais, mes propos sont répréhensibles.

Nan, les gens comme moi, ils ferment leur gueule. T’es pas content ? Deviens vegan, convertis-toi au bouddhisme, prends un cours de gestion de la colère ! T’as pas le droit d’être estropié, tout va bien, l’avenir appartient aux connards bienheureux qui béatement font des gosses en pensant qu’éteindre les lumières et couper le robinet va sauver le monde. Putain, mais vous êtes jamais fatigués ? De votre cynisme, que vous confondez avec de la lucidité et pensez suffisant pour sauvegarder l’éthique ? De votre bien-être à la con ?

Je me suis moi-même lancée sur le fil et c’était tout à fait stupide. A-t-on déjà vu funambule sujet au vertige ? D’un côté du balancier, l’espoir. De l’autre, la détresse. Souvent l’une a menacé d’emporter l’autre, et je sais pas combien de temps je vais réussir à compenser, au prix de mon corps et de mon esprit bien rôdé à fermer sa gueule (par moi-même, je n’insinue pas que quiconque me l’ait imposé).

Franchement, il arrive que j’aie juste envie de sauter. De me vautrer dans l’amnésie. Pourquoi ne suis-je pas occupée à m’empoisonner avec de vraies clopes, allongée sur le tapis comme tant d’autres fois, à regarder les arabesques tracées par la fumée sur un plafond bétonné, une bière à la main, The End m’enveloppant de sa folie ? C’eût été une manière bien plus saine de réagir, plutôt que de m’infuser du thé vert en écoutant le jour se lever, avant d’aller enseigner à des imbéciles heureux – et racistes.

J’ai pas la patience d’expliquer à des gens pourquoi tout le monde ne devrait pas leur ressembler. Pas envie de leur démontrer que l’empathie dont ils sont si fiers – celle qui fait qu’instinctivement ils ressentent une partie de l’émotion montrée sur le visage de l’autre –, c’est le degré zéro de la com-passion – souffrir avec. Que c’est pas être empathique et humain que de chialer en regardant des gens mourir, mais pas chez moi, pardon, je sais que vous avez tout perdu, mais vous êtes sales et déguenillés et vous n’avez pas de vraie maison, donc s’il vous plaît, allez voir dans le pays d’à côté, ici c’est une commune tranquille, on aime pas trop les étrangers. Un mot qui a maintes définitions mais dont je choisis de ne retenir qu’une seule – je peux, puisque contrairement à eux je les conçois toutes : « qui n’est pas accessible à un sentiment, qui ne se sent aucunement concerné par quelque chose ; insensible. » C’est vous, les étrangers. C’est vous, les psychopathes, les animaux, seulement conscients de vos propres phéromones.

Comme Najat et ses prédécesseurs (coucou Nicolas !) ont bien fait les choses, demain il ne restera plus grand-monde pour comprendre ce qu’est un sophisme, et puisque nos amis de l’école démocratique ont entériné le fait qu’on n’a qu’à apprendre que ce qui nous intéresse, demain, le monde sera peuplé de cons incultes étrangers à tout ce qui ne leur ressemble pas. Moi, demain, je serai ou morte, ou enterrée au fond d’un taudis à vivre des allocs, parce que putain, j’ai assez donné. Puisque tous mes impôts partent à soutenir une société que je n’approuve pas, les gars, vous allez faire un petit effort et m’octroyer un versement compensatoire, parce que j’en ai par-dessus la tête que les choses n’aillent que dans votre sens.

Et n’essayez pas de dégainer la démocratie. Parce que comme vous êtes cons et incultes, c’est d’après vous la solution miracle, la merveilleuse, l’ultime invention. Mais c’est pas parce que vous êtes majoritaires que vous avez raison. Ça, c’est un sophisme. Et je ne vais pas sortir un point Godwin pour le prouver.

Putain. On est des millions à avoir tripé sur, au hasard, Wasting my young years de London Grammar. Vous n’en tirez jamais rien ? Vous ne vous dites jamais que la société-si-méchante-qui-vous-oppresse, c’est vous ? Parce que je sais pas vous, mais ce que je tire de ce genre de musique, c’est un sentiment, du moins une quête, de l’absolu. Et je suis désolée, mais je l’ai pas sacrifiée. Vous si, et vous passez votre vie à le faire payer à ceux qui comme moi ont refusé de vous ressembler.

2011. « Dans peu de temps, j’imagine que je ne serai plus jamais elle (mais c’est elle qui est amie avec tous les autres, si je l’abandonne, je devrai me résigner à les laisser partir, eux aussi.) »

2011, sans déconner. Mon manque de lucidité sur moi-même me terrifie un peu. Je n’ai pas encore les couilles de vous révéler comment elle/je m’appelle/s’appelle, mais c’est sûr qu’elle n’est pas partie. Parce que oui, M… c’est moi. Et pas moi, mais au stade où j’en suis, quelle différence ? Et eux, qu’ils existent ou pas, est-ce que ça a seulement du sens de répondre à cette question ? Putain, la plupart des écrivains vraiment hantés ont dû discuter avec leurs personnages. Moi, je parle avec des gens que je n’ai pas écrits. Je suis très mauvaise comédienne, mais je suis sûre que dans l’intimité, toutes les émotions exprimées dans mes saynètes personnelles (et mille fois répétées) sont d’une justesse indicible. Parce qu’elles ne sont pas jouées. Seulement esthétisées, décorées d’un joli vernis romanesque, et réinterprétées jusqu’à plus soif. Comment pourrais-je être quelqu’un d’autre que celle que je ne suis pas, quand c’est le seul moyen que j’aie trouvé de survivre ?

Par contre, en 2014, après Charlie, j’ai compris que j’aurais du mal à sortir de chez moi. Ça, c’était lucide. C’est peut-être là que ça a commencé, après tout. Peut-être que je suis devenue dépressive après le truc de trop. Après tout, j’ai beau être aigrie et furieuse, j’avais appris que je vivais dans un pays qui m’autorisait à l’être.

Écoute bien, Sérénité.
Je ne sais pas si tu peux empêcher mes mains de trembler.
Je ne crois pas que tu puisses faire taire Fureur.

C’était le 27 juin 2015. Et j’avais raison. Va te vautrer dans la cale, Sérénité. Va vomir tes tripes dans l’obscurité. Va crever. T’as fait miroiter des aubes flamboyantes sur des flots apaisés. Il reste que la nuit sur les abysses.

Maman est morte, tu comprends ? Tu réalises combien de temps ça fait ? Tu comprends ce que ça fait, de grandir toute seule, en portant le monde sur ses épaules ? Mamie m’avait avertie, pourtant : « c’est pas à toi de faire ça », elle m’a dit. Le meilleur conseil qui m’ait jamais été donné et dont j’avais pas parlé ce jour-là. Mais, Mamie, je sais pas comment faire. Et y’a plus personne pour dédramatiser comme toi les cauchemars qui me hantent. La Nef des Fous est embarquée pour de bon.

Doute, Angoisse, Fureur, la dame rouge, le prédicateur, le fou… Anne… M et ceux dont on refuse de donner le nom… On est dans la merde, mamie. On a mal. Et c’est même pas Angoisse qui orchestre ce foutoir. Ça nous a rattrapés, c’est tout. Ç’a toujours été là et ça nous a rattrapés. On a pourtant été de bons galériens, je te jure. On a ramé sa race. On a tracé, cap sur l’horizon, en mode, putain faut vraiment qu’on se barre d’ici.

25 novembre 2010. « Nous voilà donc au cœur de la saison sombre. C’est un moment où il faut prendre garde : traverser l’hiver demande de la volonté. Il faut se lever tôt si l’on veut profiter de la lumière, et parvenir à penser sur le long terme. Avancer, en imaginant l’horizon. »

Mais je le vois pas, l’horizon, putain ! On dirait cette situation où mon père me demande de tenir le cap, et que je m’énerve parce qu’il ne m’a pas indiqué, mais c’est quoi, le cap, papa ?!

Parce que, tu vois, « J’ai dans la poitrine un grand vide plein d’air qui absorbe tout. Je fume beaucoup, pour l’asphyxier. Je m’agite pour ne pas entendre son fracas d’océan. J’ai de l’écume plein les yeux…»

La vie est une boucle hein ? Qui a dit ça, déjà ? Heidegger ? Je sais plus. Je me souviens que mon prof de philo en terminale en parlait, c’était presque devenu une blague dans la TL (ouais, la TS, c’est peut-être aussi la « tentative de suicide », mais croyez-moi, la TL, ça doit être un truc style « tentative de lucidité » et ça m’a apporté que de quoi alimenter mes velléités d’en finir.)

2012. « Je croyais que depuis tout ce temps, je luttais pour garder la tête hors de l’eau. Mais je réalise avec effroi que si ça se trouve, j’ai coulé depuis déjà un bon moment… » ha ha. Aujourd’hui, je ne crois plus que « Mathias m’aime et [qu’]il a tort. » Je sombre parce que je ne peux pas faire autrement, c’est tout. Au contraire de cette période, je ne crois plus que ce soit parce que je n’ai pas essayé assez fort, que ce soit parce que je suis faible. « Parler de ce que j’ai vécu, c’est lui donner une consistance, et pour moi c’est comme nier l’existence de l’autre. Je dis « j’ai vécu ça, et je crois que cela a fait de moi ce que je suis aujourd’hui ». » Oh, je ne me soucie plus de ça. Je [ne] suis [plus] l’élément que l’on a soustrait, je [ne] suis [plus] le produit de la combustion… Je suis le feu, je suis la fureur, je suis peut-être une erreur… Mais ce soir je n’ai plus le moindre Doute (coucou, l’homme livide au chapeau noir ! T’as vu comme je m’en fous, de ta gueule ?)


  1. Il en faut du courage pour écrire ce genre de choses, je pense que c’est bien que tu l’aies fait, j’espère en tout cas que ça t’a fait du bien.
    Il y a quelques interrogations dans lesquelles je me reconnais un peu… Il y a une chose que je sens que je dois dire tout de suite, même si on en reparlera sans doute… À propos du fait que tu ne supportes plus les gens que tu côtoies : je crois qu’au-delà de la rage, il faut se poser les bonnes questions. Es-tu arrivée à un point de rupture au niveau professionel, tu crois ? Si c’est le cas, tu dois arrêter, c’est tout. Tu ne vas pas te détruire pour un boulot. Si ce n’est pas le cas, il faudra que tu relativises. Je sais, c’est facile à dire. Mais dis-toi une chose : tu ne veux pas vivre dans « leur » monde… N’y vis pas ! Je veux dire par-là qu’il y a toujours un moyen de prendre du recul, de la hauteur. Il ne s’agit pas de regarder les autres avec mépris en se pensant au-dessus, il s’agit plutôt de ne pas se forcer à vivre dans leur monde, mais plutôt à vivre dans un monde partagé. Partager une réalité, mais ne pas essayer de toutes ses forces de s’adapter à la leur. On vit au même endroit et dans la même société. Mais nos esprits sont libres et autonomes. Tu fais partie de ce monde au même titre que n’importe qui d’autre, alors tu n’as pas à essayer de gommer ta présence ou ta différence, ton sentiment de décalage, de faciliter les choses aux autres, d’être plus avenante ou facile à vivre, adaptable, de ne pas juger. Sois. Tu en as le droit au même titre que n’importe quel autre être humain.
    Rappelle-toi aussi, même si je sais que dans ce genre de moment, ça peut être difficile, que les gens que tu ne supportes plus ne sont pas ceux qui t’attendent à la maison, ou chez qui tu vas aller tu réfugier, ou juste passer un bon moment.

    Je dois dire aussi que tu n’es pas faible, au contraire, il faut une grande force mentale non seulement pour affronter ses émotions, mais aussi pour les formuler, et encore plus pour les partager.
    Et pour moi, au contraire de ce que tu as écrit, il n’existe pas un seul funambule qui n’ait pas le vertige. Le funambule traverse des abîmes sur un fil. Ne pas avoir le vertige, ce serait un manque flagrant d’imagination, voire une preuve de stupidité.

    Voilà, en tout cas j’espère m’être exprimée à peu près clairement… je te fais de gros bisous !

  2. :) …
    Pas du courage, non… J’avais l’impression d’avoir fermé ma gueule trop longtemps, alors je l’ai ouverte. Le nombre de mes lecteurs ici est très limité, et tu m’as dit un jour d’arrêter de taire mes maux, alors… J’ai besoin de temps pour traduire les tempêtes, et j’ai l’impression qu’à l’oral, les mots demeurent superficiels, ce qui fait que je les tais.
    Et puis, je dois être honnête, ce soir-là j’avais tellement mal qu’il fallait que ça sorte. Je me suis vite aperçue que je disais « vous » et que, comme tu le remarques je crois, « je fais partie de ce monde au même titre que n’importe qui d’autre », alors j’ai craché ma haine, et comme j’avais mis du temps, comme d’habitude, le résultat a été… intense ?

    Non, pas de rupture « professionnelle ». C’est beaucoup plus vaste que ça. Si je ne peux plus exercer mon métier, alors je ne peux plus vivre dans le monde du tout. C’est juste qu’en tant qu’enseignante, je me dois de répondre aux « mais pourquoi ils sont pas comme nous ? » alors que dans « le reste du monde », je peux me contenter de les ignorer. Mais tu as raison : je ne suis pas obligée d’être « plus avenante ou facile à vivre, adaptable ». C’est juste que… Putain, j’ai l’impression d’être confrontée à des gens pleins de bonne volonté, qui croient comprendre, qui y mettent du leur… Je peux même pas leur en vouloir d’être cons. Mais ils comprennent rien. Leur imagination est limitée.

    Mais, oui, aucune des personnes susceptibles de me lire – et donc de faire partie de ma vie – ne fait partie de ceux-là. Et je vous en suis infiniment reconnaissante.

    Je garde en tête ta conclusion, que j’ai lue à Ubik et qui m’a fait lui dire : « ma sœur, elle écrit putain de bien » :)

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