Le BazzArt de Kalys

Le théâtre rouge

La femme fonçait sur moi, avec ses mains repliées devant elle comme des serres ou bien des mains d’arthritique, elle courait dans sa robe rouge et sa bouche avait la même couleur. Je hurlais, hurlais, avec l’espoir vague mais bien présent, que cela pourrait la convaincre d’arrêter. Pas l’apitoyer, non… Une partie de moi, comme cela m’arrive souvent quand je rêve que je vais mourir, ne peut, non s’y résoudre, juste… ne peut l’envisager, et croit dur comme fer à un miracle. Car non, je ne peux pas mourir.
La femme est sur moi et elle susurre, elle me dit que je n’ai qu’à raconter comment je vais mourir. Elle dit que ça se passera comme je le dirai, puisqu’après tout, c’est ma narration. La fin est inéluctable mais le récit m’appartient. Je le fais. Je décris ses mains crochues et son sourire qui n’en est pas un, je décris sa progression et ses ongles sur ma peau. Elle m’égorge. Black-out.
Le paysage – désert de pierre pâle, sèche, et l’arbre rachitique et noueux sous lequel je me tenais – réapparaît ; et je sais que je suis morte mais revenue. Désormais je suis comme elle. Je vois des images de bustes lacérés et de sang qui bouillonne. Vue panoramique et plongée sur un palais bâti au bord du gouffre, aux confins de ce plateau immobile. Il s’est passé ou il va se passer quelque chose, je ne sais quoi, les conséquences se mettent en place. Je me tiens dans un vestibule, marbre blanc, plafond innaccessible et rideaux de velours rouge. Derrière, un divan, devant ce qui ressemble au choeur d’une église, et au milieu d’une grande pièce pleine d’accessoires et de vêtements abandonnés en tas, comme les loges d’un théâtre. Mathias est allongé sur le divan -rouge, bien sûr-, je crois que ça ne va pas, je ne sais plus ; je m’approche et le soutient. En descendant les marches j’aperçois, en contrebas, Muriel qui sort du château, après avoir assisté à je ne sais quel spectacle expérimental.
Une cantine, un renfoncement, derrière des rideaux. Un homme (mon client motard, le genre d’homme que je ne remarque jamais de prime abord, mais dont le charme se dévoile à force de croiser ses yeux clairs et chaleureux) est assis dans le renfoncement, il a enfin fini de travailler à ce poème, dans cette revue au nom sybillin qu’il se procure dès qu’elle paraît, poème impossible à dire, pour lequel il faut un miroir spécial afin de le lire à l’envers et d’en saisir un nouveau sens. Ce miroir, il se l’était procuré quelques années auparavant, et y tenait comme à la prunelle de ses yeux.
Il va se passer quelque chose dans cette cantine, certains n’en réchapperont pas et je ne ressens aucune tristesse, plutôt comme une acceptation je crois. Il y a des gorges fendues et la femme en rouge, je crois que j’ai sauvé ma soeur et que j’ai sauvé Mathias, mais il n’y a plus de place pour nous. Nous avons été poursuivies et il y a peut-être eu un incendie. Je crois qu’à la fin peut-être, je l’ai tuée, elle. La fin est confuse et les enjeux m’échappent. Des morts sans colère, de la violence nécessaire (au sens philosophique du terme), les derniers pions qui se mettent en place. Cela me frustre de ne plus comprendre ce qui se passait, de ne plus saisir l’esthétique fragile, l’éphémère beauté de ces dernières minutes. Il y avait quelque chose, et cela m’a échappé.


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