Le BazzArt de Kalys

Le monstre

Il y a quelques mois, j’écrivais dans un texte intitulé «Damier», que je ne consacrais plus beaucoup de temps à l’auto-analyse, parce que cela me semblait désormais inutile. C’est vrai que je me connais bien. Mais je viens de comprendre que je n’avais pas réalisé toutes les conséquences de certains processus.
Hier soir, j’ai reçu un mail de mon amie Vanina. C’étaient, globalement, de bonnes nouvelles. Pourtant, j’ai été bouleversée. Le malaise que j’ai ressenti est venu s’ajouter à l’espèce de tristesse latente que je ressens depuis plusieurs jours.
Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi je me sentais… jalouse?

Le fondement de ce sentiment, je n’ai pas de mal à le trouver. Je voudrais qu’on ne me juge pas de le formuler, qu’on le prenne seulement pour ce qu’il est, pour le moment : un constat. J’étais jalouse parce que je découvrais que Vanina avait traversé des choses que je n’avais pas imaginées. J’ai été vexée de n’en avoir pas entendu parler avant. Et quand elle a parlé de cette fille qu’elle a rencontrée et à qui elle a confié tant de choses, est ressortie cette vieille peur, cette vieille terreur même, que j’avais si bien enfouie au fil des années : la peur d’être abandonnée.
C’est inutile de me faire remarquer l’absurdité (et l’égoïsme sous-jacent) de cette idée : Vanina et moi nous sommes très peu vues ces dernières années, puisqu’elle habitait à Tours et moi à Rennes. De plus, bien que profonde et solide, notre amitié s’est plus construite sur une affinité naturelle que sur la base d’événements vécus ensemble.
Mais ce que je ressens n’en est pas moins là, et bien que je répugne à le dire aussi crûment, c’est ainsi : je veux être la seule. J’ai beaucoup de mal à admettre que mes plus proches amis fréquentent des gens que je ne connais pas, et qu’ils leur confient des choses que j’ignore.
Je me souviens, au lycée. Ma relation avec Julia avait déjà commencé à battre de l’aile, même si nous ne l’admettions pas encore. Je l’avais attendue après les cours, et elle n’était pas là. Elle était allée à la bibliothèque avec Dimitri. J’avais vécu ça comme une trahison, rien de moins. C’est assez horrible pour moi de le concéder devant témoin, mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, ça m’oblige à être parfaitement honnête.

Quand j’étais petite, j’étais un monstre. Je le savais et j’en ai, à plusieurs reprises, trouvé la confirmation dans les yeux de mes professeurs. C’est peut-être le plus horrible, quand j’y repense. Que j’aie pu m’imposer, à force d’autorité et de violence, auprès de mes petites copines de l’époque, puis qu’elles aient fini par me flanquer à la porte, me laissant tout à fait seule, ne m’étonne que moyennement. Ce qui se passe dans une cour d’école est révoltant. S’y déploie toute la méchanceté dont les êtres humains sont capables. On n’en parle pas et on préfère, à la place, évoquer les rires des enfants. On passe sous silence le fait que ces rires soient souvent mauvais. La cour de l’école est un monde à part. Une jungle.
Bref.
Je me souviens qu’un jour, Julia avait été malade, pendant une épreuve quelconque, un examen blanc, au collège, et qu’elle avait eu un surplus de temps pour terminer son devoir. Je l’attendais avec Élise. Quand elle est sortie, je ne lui ai pas demandé comment elle allait. Je l’ai engueulée parce que ça faisait trois bons quarts d’heures qu’on l’attendait. Je me souviens, et je trouve ça assez drôle, que je trouvais ça scandaleux qu’elle ait eu droit à un délai. Les règles, c’est les règles. Le regard que m’a lancé monsieur Lekieffre, le prof qui avait surveillé le devoir, m’a… écrasée. Enfoncée six pieds sous terre. Il contenait tellement de… mépris. Mépris que j’ai pu observer à nouveau, après un cours de sport, mais pour des raisons fort différentes. J’avais giflé Natacha (je vous ai dit que j’étais violente), parce qu’elle avait osé me dire que j’en rajoutais à mort, que je faisais la malheureuse parce que ma mère était malade et qu’en gros, je mettais tout sur son dos, à ma mère. Après lui en avoir collé une, j’ai été en informer ma prof. Parce que j’avais honte je crois, et surtout, parce que j’avais besoin de parler à quelqu’un. Il fallait que quelqu’un sache. Combien je me sentais mal. Combien je trouvais ça dur. La prof m’a réconfortée, mais… de loin. Avec une distance dénuée de toute sympathie. Et elle nous a englobées, mes amies et moi, de ce même regard méprisant. Cette fois, il se justifiait par le fait qu’on était trop immatures pour elle. Qu’on faisait des histoires comme des gamines. Je le sais, elle l’a dit.
Quand j’étais petite, j’étais un monstre, et je n’en tirais aucun plaisir. J’avais envie de me gerber. Plus tard, au lieu de taper mes camarades (mais ce n’est pas en les agressant physiquement que je leur ai fait le plus mal), j’ai dessiné des failles dans mes poignets avec un cutter, et je me suis brûlé les mains avec la flamme d’un briquet. Pas étonnant que j’ai mis tant d’années à acquérir un semblant de sérénité.

Je ne sais pas pourquoi je raconte ça maintenant. Je ne l’avais jamais dit à personne : j’en ai bien trop honte.

Mais ça a été une réalité, pendant longtemps. Les autres sont plus gentils, plus équilibrés, et plus intéressants que moi. Partant de là, il est logique que mes amis s’en aperçoivent un jour, en fréquentant d’autres personnes, et qu’ils finissent par me laisser toute seule.

Sainte-Thérèse était une école catholique, mais elle ne devait pas compter beaucoup de bons chrétiens. Je n’ai pas l’impression d’avoir éveillé tellement de compassion. Personne ne m’a jamais envoyée à confesse, ni chez le psy. Il me semble que j’avais pourtant vraiment besoin d’aide. J’imagine que la plupart du temps, je cachais bien mon jeu. Aujourd’hui encore, à part Mathias, personne n’a la moindre idée de ce que j’ai vécu à la maison. Ce n’est pas parce que je n’étais pas la seule que c’en est moins douloureux. Mais je suis vraiment en train de divaguer, là. Je ne sais même plus où est le rapport avec Vanina…

En fait, j’ai vraiment essayé de mettre de l’ordre. D’accorder aux choses leur juste place. J’ai essayé de prendre du recul. Ce qui m’arrive, ce que je pense, ce que je suis… ce n’est pas tellement important. Et passer sa journée dans l’introspection n’est pas très constructif. Ressasser n’a jamais mené nulle-part, et si une chose est sûre, c’est bien que je veux aller quelque part. Ce n’est pas parce que je ne sais pas où qu’il ne faut pas prendre la route. On verra bien. Mais le truc, c’est que je crois que je m’y suis mal prise. Je n’ai pas seulement étouffé les voix qui me ralentissaient (le Doute, l’Angoisse, la Complaisance), j’ai fini par les traiter par le mépris. Ce qui fait que maintenant, chaque fois que je ressens quelque chose de violent, qui a trait directement à mon nombril, je m’en veux et me déteste de le ressentir.

J’ai donc l’impression que Vanina est beaucoup plus intéressante que moi, juste parce qu’elle parle de ce qui lui arrive.

Pourtant, si un instant j’ai pu croire, comme le disait Muriel, que je m’étais perdue en quittant l’adolescence, je ne crois pas que ce soit vrai : je me suis trouvée, au contraire. C’est juste que je ne sais pas quoi faire de tout ça. Tout ce tas de fils et toutes ces ramifications sans queue ni tête.

Je ne raconte pas tout ça parce que je me sens nulle et conne. Je me sens… moi, c’est tout.
Mais j’ai pas l’habitude, et ça non plus, je n’en avais pas pris conscience.

Dans l’intimité, la petite fille qui était un monstre n’était jamais elle-même. Je ne me souviens plus quand ça a commencé mais ça remonte à loin, avant mes dix ans je pense. J’inventais des personnages et je les incarnais, en fonction des circonstances. J’ai souvent été une petite orpheline que des gens bien ont recueilli et qui réapprend à vivre. Ça me donnait un sentiment de sécurité irremplaçable. Tous les objets prenaient alors un relief particulier. Prendre une douche, sentir la texture de la mousse sur ma peau. Respirer les parfums de lessive et de fleurs. Manger. Je jouais aussi beaucoup à la convalescente. J’avais survécu à un accident très grave, j’étais amnésique, parfois j’étais encore à l’hôpital, dans mon lit, et tout le monde s’occupait de moi et j’étais en sécurité, avec tout à recommencer. Ou alors, j’étais l’amie de gens très abîmés qui avaient besoin de moi. Peu à peu, je suis devenue un seul personnage, n’ai plus incarné qu’elle. Elle, et ses multiples vies, ses sursauts et ses retours en arrière, ont de plus en plus collé à moi. Jusqu’à ce que, très récemment, je m’aperçoive qu’elle et moi étions devenues quasiment la même personne. Dans peu de temps, j’imagine que je ne serai plus jamais elle (mais c’est elle qui est amie avec tous les autres, si je l’abandonne, je devrai me résigner à les laisser partir, eux aussi.) Il est rare à présent que, seule à la maison, je ne sois plus entièrement moi-même. Ça veut dire que je peux me regarder dans une glace, et n’y voir que moi. Je ne suis plus dédoublée, tout ce que je pense n’appartient qu’à moi et reflète ma vie. Ça vous fait sûrement hurler de rire, mais moi j’en suis très surprise. Si je sais depuis un moment qui je suis, d’où viennent telles ou telles choses, et de quoi je suis capable, j’avais encore besoin de recourir à la fiction pour reprendre des forces.

Tout ça n’a plus qu’un rapport très lointain avec Vanina et c’est un peu égal. Son mail n’est qu’un déclencheur . Je suppose qu’il était simplement temps que je parle de tout ça. Sinon, il n’aurait pas réactivé d’aussi vieux réflexes… juste après celui de Régina en plus, grâce auquel j’ai pu affiner ma conception de l’amitié. Il faut dire que ces questions ont forcément ressurgi après mon départ. Ma confiance en moi et donc en mes amis étant déjà instable, partir a contribué à saper ces fondations. D’autant plus que j’ai longtemps hésité sur ce que devait être l’amitié. Pas sur sa place, très claire, mais sur ce que ça représentait.

J’ai raconté des trucs vraiment laids, aujourd’hui. Ça fait du bien.


  1. ça fait drôle de lire tout ça, je pensais très bien te connaître mais j'apprends de nouvelles choses…
    Remarque c'est normal, et c'est ça qui est chouette aussi, pouvoir découvrir encore les personnes qui sont les plus proches de vous… Du coup, j'ai envie de te dire une chose : quand on était petites, et quand on était ado, et un bon moment quand j'ai commencé ma longue route vers l'âge adulte, tu as été mon guide. D'abord c'était dans l'imaginaire : tu te souviens que je faisais n'importe quoi avec les playmobils, m'amusant bêtement. Toi, tu inventais des histoires ! C'est pour ça que ça m'a tellement manqué quand tu étais trop grande pour jouer avec moi… C'était toujours toi la conteuse… J'étais toute désemparée après. Et puis après, tu m'as fait écouter Marilyn Manson, lire Sire Cédric, passé des CD… Je suis entrée dans l'adolescence en passant par la même porte que toi. Après, devenant lentement une adulte, tu as râlé parce que j'étais trop gamine, et avec raison. Tu m'as appris comment faire. Je ne t'ai jamais perçue comme violente. Impulsive oui, et parfois manquant des occasions de se taire :) Mais maintenant je comprends pourquoi tu ne te taisais jamais, et plus ça va et plus je deviens comme toi à ce point de vue là.
    Quant à la jalousie… Oh, ça m'arrive souvent de penser que les gens sont plus intéressants que moi. mais comme tu dis, il suffit de se raconter un peu. Seulement on n'a pas la même perception de soi, et on saura jamais ce que les autres pensent en nous lisant, et je pense que c'est souvent la même sensation que nous avons en les lisant… Parce que les mots sont magiques, et même sur un blog ils prennent l'aura et la prestance de la fiction. Ils mettent de l'ordre dans le chaos. Et ça fait parfois paraître les choses plus belles, plus vraies, plus abouties.
    Je pense un peu comprendre le genre de relation que tu as eu avec Julia, même si je ne l'ai pas vécu (sauf au primaire, mais du coup, je ne sais pas si ça peut se comparer).
    Et j'ai moi aussi peu à peu réussi à battre mes démons et à m'apprendre à accepter les émotions fortes qui jusque là étaient toujours entourées d'un nuage de culpabilité et d'une angoisse d'être abandonnée pour les avoir exprimées. Pendant un moment, j'ai vraiment pensé qu'au fond, je n'avais pas d'amis. Et puis la peur s'efface quand on s'aperçoit que les amis sont toujours là, sans jugement, mais toujours avec une main tendue…
    Et puis enfin, la jalousie montre que tu tiens aux gens, faut juste faire attention à ce que ça ne devienne pas envahissant… Mais j'ai toujours pensé qu'un peu de jalousie était très flatteur :)
    Voilà :) Bien que tu aies fait la paix avec toi-même, en tout cas :)

  2. Merci :)

    Ce qui s'est passé durant ces années-là, je n'en ai jamais parlé à personne. J'étais vraiment sauvage :) J'ai fait beaucoup de choses déplaisantes. Aujourd'hui, je suis assez étonnée que personne ne s'en soit vraiment rendu compte, car j'étais tout en nerfs et en piquants, bardée de pointes. Je pense que j'étais trop jeune pour me rendre compte à quel point ce que j'avais pu voir à la maison m'avait affectée. C'est de cette manière que ça s'exprimait, c'est tout. Haineuse, que j'étais, aussi envers moi-même.
    Mais je suis contente que toi tu ais pu voir autre chose!

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