Le BazzArt de Kalys

La Crapouasse douce et les régions intérieures

C’est dur de finir un livre comme celui-là.

J’étais assise dans le canapé mais, un peu comme Lisey et Scott quand ils se rendent à Naya’ Lune, je n’étais sans doute pas tout à fait là. Je n’étais pas à Naya’ Lune non plus, d’ailleurs, mais dans mon propre territoire imaginaire. Je sentais Angoisse clignoter dans mon ventre. Sa présence intermittente ne me dérangeait pas, car je la porte en moi depuis longtemps et si je n’étais pas vraiment présente au monde j’étais entièrement présente à moi-même, ce qui est, finalement, la seule façon de s’en sortir. Pour moi.

J’ai terminé le livre et comme j’étais incapable de revenir au monde à cet instant, je suis restée plongée dans cet état méditatif, les yeux tournés vers l’intérieur, et j’ai regardé ce qui commençait à émerger maintenant que le livre avait dévidé son histoire.

Ça a duré une heure, peut-être deux. J’ai découvert des choses que je n’avais jamais vraiment réalisées. C’est comme si j’avais compris qui j’étais pour la première fois. J’avais l’impression de me tenir debout devant un précipice mais sans peur, et je regardais sans ciller les choses qui y flottaient.

Plus tard, ou avant – le temps n’est pas linéaire quand on tombe au fond de soi – j’ai enfin mis le doigt sur cette ultime vérité (non pas que je n’aie plus rien à trouver… mais pour le moment du moins, il n’y a rien de plus à savoir. J’ai enfin fait le tour.) C’est pour ça que je n’aurai jamais d’enfants. C’est pas la Crapouasse du vieux King, rien d’aussi sombre et dangereux que ça. Il faudra que je la nomme un jour, d’ailleurs. Mais c’est ça. Cette faculté que j’ai à marcher entre deux mondes, l’immensité de celui qui m’habite, avec ses créatures et ses paysages connus de moi seule. Angoisse, et les autres. Il n’y a pas de place en moi, ni dans mon corps – mon ventre n’est ni stérile ni vide, il abrite la chose qui parfois s’appelle Angoisse mais dont, à mon avis, ce visage n’est qu’un parmi d’autres – ni dans mon esprit. Il n’y aura pas d’enfant parce que je ne veux ni ne supporterai de porter et d’élever un être issu de mes tripes mais incapable de parcourir mes territoires intérieurs.

C’est pas la Crapouasse, mais ça me tient par la manche et ça m’oblige à marcher sur la frontière, un pied dehors, un pied dedans. Ce que je devrai faire un jour ou l’autre, par contre, c’est de délivrer cette chose – enfant et offrande à la fois – dans le monde réel. Dans un livre probablement, puisque c’est ce que je sais faire. Je n’ai juste pas encore eu la force – ni le courage – d’entamer ce travail de création. Mais c’est la seule chose que je serai capable d’extraire de moi. La folie douce. Les enfants, comme la plupart des gens, me sont totalement étrangers. Je suis bien en peine de seulement les envisager.

J’ai vu, aussi, que ce que je porte me donne l’impression d’émaner de moi, comme des sortes de rayons ou de pics ou des sortes de tiges, qu’importe, et que chaque fois que je m’affronte au monde extérieur c’est comme si ça faisait rentrer de force les rayons à l’intérieur de moi, et que c’est pas naturel et c’est pour ça que parfois je me sens mal. Je n’ai pas envie, pour autant, de renoncer au monde, bien au contraire. Cette lutte est importante, vitale. Mais avoir un enfant ce serait mettre fin au combat, même si bien sûr j’y ai songé, bien sûr que j’ai un jour pensé que ça doit être chouette d’avoir des dessins à accrocher au frigo et des histoires à lire le soir. Mais faire ça, ce serait précisément renoncer. Et ça me tuerait, aussi sûr qu’une bonne lobotomie.

Avant, je me posais plein de questions, dont les réponses importaient peu. Je me demandais qui j’étais sans comprendre que j’étais ça en fait, tout ça, tout ce vaste foutoir, ces personnages, ces paysages, ces monstres. J’essayais de les ranger dans des tiroirs étiquetés – de les nommer, tout du moins. Cette question de l’identité, je l’ai souvent ressentie de la même manière qu’Eliness. Il y avait cette angoisse d’être une copie, de ne rien trouver qui m’appartienne. D’être vide, en somme. Alors que je ne le suis de toute évidence pas, et que cette difficulté à communiquer, à communier avec autrui prouve combien chacun absorbe le monde de manière toute personnelle.

Paradoxalement, c’est souvent autrui qui lève le voile sur nos régions intérieures. Pas forcément sciemment : c’est ce que j’ai vu de moi dans le bouquin de King, et ce qu’il y avait de lui en moi, qui m’a permis de mieux circonscrire ces silhouettes informes. J’ai aussi compris beaucoup de choses en regardant ce reportage sur France 5, Mère Océan. Parce qu’ils font vibrer quelque chose, je ne sais pas, ou peut-être est-ce parce qu’ils se présentent au bon moment.

Et c’est Ubik qui a trouvé le motif que je voulais me faire tatouer. C’est étonnant, quand même. Depuis le temps que cette réflexion se prolonge, que la décision se précise… Pile au moment où Eli – toujours elle… – fait part de ses propres pensées sur le sujet. Et bref, Ubik, qui sans doute est capable de me cartographier mieux que moi-même, a dessiné cette chose sur mon épaule, et j’ai su que c’était ce que je voulais. Même si c’est in-montrable au boulot, même si c’est « un peu glauque, quand même. »

Toutes les pièces sont emboîtées.


  1. Pfiouh. Cet article m’a donné des frissons, tant il est personnel, poignant, fort. J’ai l’impression que tu offres ici tout un pan brut de toi. J’ose à peine commenter tant on touche ici à l’intime, mais je tenais à écrire que tes révélations sur toi-même m’ont beaucoup émues. C’est beau à lire.

  2. Pardon pour cet énorme lag.
    Un immense merci pour ton commentaire <3

    Tu sais, c'est en partie grâce à toi que je continue d'écrire ici et que je tente d'y transcrire des choses vraiment personnelles - tout en essayant de l'esthétiser un peu, afin que ça demeure un minimum artistique - quoi que je m'aperçoive que j'ai du mal à concevoir l'écriture autrement. C'est en partie parce que tu sembles honnête avec toi-même et les autres... Je ne sais comment le dire, mais ta démarche et ton style me sont très inspirants :)

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