Le BazzArt de Kalys

Intangible

Ce soir, Ubik et moi avons eu une énième dispute sur le même sujet : je lui reproche, au fond, de ne jamais rien me dire. Et là, il m’explique que depuis la mort de maman, je suis absente. « Intangible », il a dit. Et j’ai pensé : je n’avais pas conscience des conséquences sur mon « apparence », mais c’est sûr que je n’ai plus rien à me dire, à moi.

 

Ça fait un moment. J’ouvre le Carnet, je relis d’anciens billets, je le referme. J’ouvre ma fanfic, je galère un peu, ça finit par venir. J’ai plus de facilité à m’exprimer par le biais de la fiction, ces temps-ci.
Pourtant, les personnages dont j’essaie d’écrire l’histoire ne sont pas moi. Je leur prête certains de mes traits de caractère, forcément, mais ils se nourrissent aussi d’autres fictions. Peut-être s’écrivent-ils sans difficulté parce qu’ils me sortent de moi-même ?

 

C’est peut-être une « bonne » chose, cette énième phlébite. On m’a tendu un miroir. Déjà, mardi, quand je pleurais comme une idiote allongée sur le brancard, en répétant au médecin urgentiste que je ne voulais pas rester, je me suis fait la réflexion que la manière dont je m’appuyais sur ma main, le coude posé sur la barrière métallique, l’air buté, me rappelait maman.

Je me suis sentie tellement stupide et perdue, ces deux derniers jours. J’écoutais ces gens qui me regardaient gravement, mi-fâchés mi-perplexes, et me demandaient si je me rendais bien compte que je risquais tout bonnement de mourir si je rentrais chez moi. Et j’ai pris le risque. Moi, qui peine à m’endormir le soir parce que je pourrais ne jamais me réveiller. Je suis rentrée chez moi mardi soir sans même savoir si j’avais une embolie pulmonaire, alors que j’avais du mal à respirer. Ça n’avait pas de sens, même pour moi.

J’avais commencé à vaguement envisager la raison. Forcément, je me suis demandée pourquoi c’était si insurmontable de rester à l’hôpital. Il y a le ras-le-bol, c’est sûr. On te dit qu’on va te soigner, et puis tu reviens tous les six mois. Merde, ma dernière phlébite, c’était en janvier ! J’ai passé deux nuits dans la même chambre qu’une vieille dame adorable, dont j’ai voulu parler ici sans jamais y arriver. Quand l’aide-soignante venait s’occuper d’elle, elle ne pensait jamais à lui remettre sa radio à portée de main. C’est moi qui l’ai fait, alors que j’avais pas le droit de me lever. Bref. L’idée de passer encore des jours dans cette prison-mouroir m’était intolérable.

Mais plus que de mourir ?

 

Ubik m’a regardé genre « pardon, je pense à un truc évident mais je voudrais pas t’énerver. » Mais j’avais déjà mis le doigt dessus, quand j’ai chouiné auprès de l’interne que « j’ai déjà été deux fois à l’hôpital, j’en ai marre, et puis ma mère est morte… » J’arrivais pas à leur dire, j’arrivais pas à me le dire à moi-même.

Quand ils m’appellent « madame Georges » et qu’ils me disent « vous devrez rester allongée et vous serez à la merci du personnel ». Ils savent pas que je vois ma mère. Ils savent pas que ce que je crains plus que tout, c’est la vie qu’elle a eue. Et que depuis qu’elle est morte, je sais que quand on ne peut plus marcher (qu’on ne doit plus, dans mon cas), c’est qu’on va mourir. Alors j’ai signé une décharge qui disait que « madame Georges, bien qu’au courant des risques – ici, remplissez un blanc, à savoir : embolie pulmonaire pouvant entraîner un décès – demande à quitter l’établissement contre avis médical. » Deux fois, d’abord à Saint-Brieuc puis à Guingamp (y’avait pas d’embolie, plus rien ne me retenait). Sauf que l’embolie, elle peut toujours arriver, alors je me déplace le moins possible, et chaque fois que je pose le pied par terre, je retiens mon souffle en pensant au caillot que je propulse peut-être droit sur un organe vital. J’ai préféré faire ça plutôt que de passer trois jours à l’hosto.

 

C’est ce que j’ai enfin réussi à formuler après qu’Ubik m’ait mise dos au mur. Je lui disais : « des traumatismes, j’en avais, mais… ils sont morts. Je suis pas capable d’exprimer les nouvelles failles que ce séisme a ouvertes. » Ben si, je sais. Chaque fois que je m’imagine piégée à l’hosto et que j’essaie d’expliquer rationnellement pourquoi je ne veux pas putain non je ne VEUX PAS, je chiale. Elles sont là, les putains de failles. J’ai tellement peur que je préfère faire l’autruche.

Et ça nourrit la culpabilité. Ça va, ho, c’est pas si grave. T’es toujours debout. En plus, de quoi tu te plains, tu voulais pas que ça s’arrête ? Quand je pense que samedi, Ubik et moi, on se hurlait dessus et il m’a fait tu te fous de moi ? Tu me parles de mon désir de mort, alors que t’as zappé tous tes rendez-vous médicaux ? Ouais, j’ai fait ça. Pour des raisons que je trouve légitimes, mais j’ai quand même laissé traîner les choses. Comme je picole alors que je suis sous anticoagulants. Je fais tout ce qu’il ne faut pas en espérant m’en tirer, parce que ça m’arrive pas à moi, ces trucs-là. J’ai rien fait pour, merde. Je suis heureuse, et droite dans mes bottes. Alors non, moi, je vais pas mourir, certainement pas maintenant. Ouais, je suis sûre que tous les gens malades, eux, le sont pour une raison valable. La vie, c’est carrément une histoire de mérite, et d’ailleurs y’a des gens qui pensent mériter les merdes qui leur arrivent. J’imagine que mon sentiment d’injustice est strictement le même que celui de ma mère.

 

Ça m’a fait du bien de me rendre compte de ça. C’était comme un truc coincé dans ma gorge, je voulais parler mais j’en étais incapable. Au début de ma conversation avec Ubik, je ne comprenais pas pourquoi ça le dérangeait, parce que lui-même ne parle jamais de ce qu’il traverse. Et puis il m’a fait réaliser que le problème, c’est que ça n’était pas moi. Notre couple s’est construit sur cet équilibre-là, sur le fait que moi, je communique. Et si je ne le fais pas, c’est que quelque chose n’est pas normal.

Au début, je me disais « j’ai changé, et alors ? » mais la vérité c’est que je n’ai pas changé. Si j’ai semblé absente auprès de mon propre conjoint, c’est parce que je l’étais également à moi-même, et j’ai toujours pensé que c’était une des pires choses qui puissent m’arriver. Ça me donne l’impression de passer à côté de ma vie.

 

Alors oui, c’est bien que j’aie encore dû affronter la thrombose et ses complications. Ça a remis les choses en place. Une nouvelle pièce du puzzle laissé par maman s’est mise en place. Et avec ce bout de moi que j’ai retrouvé, sont revenus les mots. Pas tous, et je ne suis pas encore complète. Mais ça revient.



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