Le BazzArt de Kalys

I am a passenger

A partir de quel moment ressentons-nous que nous appartenons à un endroit? Pourquoi une ville plutôt qu’une autre, un paysage de forêt plutôt qu’une plage?
Je me souviens arriver à Rennes et m’y sentir complètement perdue, noyée au milieu de ceux qui habitaient cette ville. Combien de temps cela a-t-il pris pour que je la fasse mienne? Combien de temps a-t-il fallu pour qu’elle m’assimile?
Je n’habite assurément pas Québec, pas plus qu’elle ne m’habite. Je ne pensais pas qu’il serait si dépaysant de m’installer dans ce qui n’est somme toute qu’une ville occidentale de plus. On n’est jamais aussi conscient de ses racines que lorsqu’on s’en détache. Je ne me sens pas plus « française » ici qu’ailleurs, mais je comprends combien de simples détails m’ont paru évidents, combien je les ai intégrés, pas comme des vérités mais comme des habitudes. L’environnement n’est pas seulement une chose dans laquelle on évolue. Il nous imprègne réellement.
Les gens ici n’éteignent jamais les lumières des pièces desquelles ils sortent. Ils conduisent d’énormes 4×4. Ils emmènent leurs enfants acheter des bonbons à onze heures du soir. Ils installent des montagnes russes au beau milieu d’un centre commercial. Ils n’ont absolument aucune connaissance de l’histoire de l’Europe ni de celle de la France en particulier. Ils n’ont aucune conscience de l’impact de la seconde guerre mondiale. Ils ont l’habitude de pouvoir consommer ce qu’ils veulent, au moment où ils le veulent – la plupart des commerces sont ouverts tous les jours, et certains dépanneurs, 24h/24. Ils boivent des quantités industrielles d’eau aromatisées infectes, de redbull et de sodas.
Ils sont aussi très accueillants, je ne suis pas sûre qu’en France les clients souhaitent la bienvenue à la caissière, parce qu’ils ont reconnu son accent québécois.
Ainsi, j’arpente les rues de Québec, je parcours encore et encore ces deux quartiers, Limoilou et les rues résidentielles de Charlesbourg, où je travaille, mais nulle-part je n’ai l’impression d’être chez moi.
J’ai l’impression qu’on se sent chez soi quand on connait des gens. Si j’avais des amis qui habitaient aux quatre coins de la ville, j’emprunterai les bus pour me rendre chez les uns ou les autres, ou bien nous irions dans un bar qu’à force de fréquenter nous connaîtrions bien. De là naît nécessairement un sentiment de familiarité, donc à terme, de sécurité et de confort. On appartient à un endroit, on l’habite, quand on interagit avec. Moi, j’ai seulement la sensation de me déplacer d’un point A à un point B, je suis tout à fait passive dans cet environnement.
J’ai pourtant aussi l’impression que ç’aurait été plus facile dans une ville européenne. Je crois que c’est un peu biaisé : j’ai de la famille à Amsterdam, et donc des souvenirs d’enfance là-bas. Quant à Berlin, je n’y ai été qu’en vacances, j’imagine que, en partant de l’hypothèse que j’aurais parlé allemand, ça n’aurait quand même pas été aussi facile que ça de s’y installer. Mais… J’ai quand même ressenti là-bas une familiarité, culturelle disons. A Berlin, j’avais l’impression presque physique de connaître cette ville, d’une manière ou d’une autre je la ressentais. La preuve, et même si c’est parce que quand tu as cinq jours à passer dans une ville tu te bouges le cul pour la visiter de fond en comble, on n’a pas hésité à faire les bars du coin quand on y était, et que malgré la barrière de la langue, je m’y suis sentie bien. Ici, il y a comme une étrangeté qui me maintient à distance. Berlin, c’était un peu la matérialisation, la présence tangible de tout un pan de culture européenne, à laquelle, pour une raison ou une autre, je me sens profondément appartenir.
Québec, par la force des choses, c’est l’Amérique. Ce n’en est peut-être que le sas d’entrée, à cheval encore sur deux cultures, deux états d’esprit, mais ce n’est déjà plus l’Europe. On dirait qu’ici il n’y a pas d’Histoire – la plupart des gens savent que la ville a été fondée par Champlain et reconnaissent que nous sommes, comme ils disent, cousins -, mais c’est comme si entre les deux il ne s’était rien passé. Ça en dit long aussi sur l’anéantissement systématique des cultures indiennes, car personne ici n’a l’impression d’avoir eu une guerre à mener ou de devoir gérer des problèmes identitaires, à part face aux Anglais, qui ont vaincu l’armée québécoise sur les plaines d’Abraham. On dirait que les Québécois sont comme des enfants, venus au monde il y a peu et qui n’ont, de ce fait, rien à raconter. Ils se comportent avec le parfait naturel de ceux qui n’ont aucun squelette caché dans le placard. Comme si le Québec avait un jour émergé du néant et c’est tout. De mon point de vue d’européenne, ça donne une curieuse impression de manque de substance.

Et comme je n’ai d’autre choix que de travailler, et que mon quotidien s’organise évidemment en fonction de ça, j’ai l’impression d’être piégée dans une espèce de brouillard inconsistant, et de passer à côté de ce qui fait de ce pays l’endroit où je voulais aller : au Québec, des baleines passent, gigantesques, presque minérales, dans les eaux froides du Saint-Laurent. Les forêts en automne flamboient à perte de vue. Des lacs immenses clapotent dans des gorges profondes. Le Québec, c’est tout ça, et je suis coincée dans un de ses havres, la vue barrée par des murs qui camouflent mal l’immensité, attrayante et terrifiante, d’une nature à moitié désertique.

*

Sans aucun rapport, festoyons mes amis, Cassandre est née. Je m’interroge sur l’avenir de cette petite : quand on a un père comme Armel, porter le nom de la prophétesse qui a volé le don de clairvoyance et qui, pour cela, a été maudite, condamnée par Apollon à n’être jamais crue, c’est marrant. Après tout, Armel est celui qui est persuadé de n’être jamais compris, il se perd en longs discours incohérents pour justifier la succession d’échecs dans laquelle il s’est enlisé. OK, c’est pas drôle.
En tout cas, Mathias et moi avons fêté ça dignement, et prévu de faire notre retour triomphal dans quinze ans. La petite, en pleine crise d’adolescence, devrait trouver que nous sommes des modèles de coolitude, on devrait réussir à en faire quelqu’un de bien ;)



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