Le BazzArt de Kalys

Enfermedad

Qu’il est pénible, ce début d’année ! Plutôt que d’aller de l’avant, j’ai l’impression de régresser, repassant par des phases oubliées depuis longtemps, confrontée aux spectres que j’avais toujours pris soin d’éviter.

Odilon Redon, Hantise

L’angoisse est revenue se nicher dans mes entrailles, se ficher serait un terme plus juste, s’incruster, s’enraciner fermement à sa place favorite. Le travail accompli depuis l’année dernière me permet désormais d’identifier la cause de son retour, mais paradoxalement, je ne m’en sens que plus fragile.

Je n’ai aucune confiance en moi. J’ai cru ponctuellement avoir progressé sur ce point, mais ce n’était qu’une illusion : c’est facile d’être assurée quand tout va dans mon sens. En réalité, la critique, justifiée ou non, me fout toujours en l’air. Elle me dévaste, littéralement. Il ne me suffit pas de savoir que j’ai raison, j’ai besoin que tout le monde le reconnaisse. C’est pourquoi je lutte incessamment, et que je m’épuise dans cette lutte. J’essaie de me reconstruire face à l’échec ; mais en réalité, il faudrait déjà que je me sois construite au moins une fois. J’aurais un plan, et des fondations, là je n’ai rien. Tout ce que j’ai bâti, c’est une petite pyramide de cailloux.

Il faut reprendre de zéro.

Et le diable qui les séduisait, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où est la bête et le faux prophète

Il y avait, dans le Flow de ce mois-ci, un article qui n’a pas spécialement attiré mon attention sur le moment. Je ne me suis pas sentie concernée. Deux jours plus tard, un événement particulier, celui qui est à l’origine de mon effondrement, me fait le reconsidérer sous un autre angle.

L’article parlait de « renoncement ». Il expliquait qu’une cause essentielle au sentiment de malheur était notre incapacité à cesser de persévérer. L’opiniâtreté est une qualité particulièrement louée. On lui attribue le succès de nombreuses entreprises. Ne pas en faire preuve est perçu comme de la lâcheté ou de la paresse. Or, il est des situations où il faut savoir abdiquer. Reconnaître qu’on n’y arrivera pas, ou que ce dans quoi on s’est engagé ne nous correspond pas.

Je me suis rendu compte que j’en étais tout à fait incapable, parce que je n’ai pas confiance en moi : je me dis que je ne peux pas abandonner, parce que si je n’y arrive pas, c’est parce que je n’ai pas essayé assez fort. Que je suis nulle. Et qui aimerait se regarder dans une glace et assumer : « je suis nulle, ça ne me dérange pas. »

C’est à ça qu’il faut que je travaille. À comprendre que ce que je suis, est, c’est tout, sans y accoler un jugement de valeur. Parallèlement, il faut que j’apprenne à ne pas me préoccuper des jugements que les gens formulent à mon égard, surtout s’ils sont négatifs. D’une, parce qu’ils ne sont que cela, des jugements, des opinions, et qu’à ce titre ils n’ont aucun intérêt. D’autre part, je suis la seule à pouvoir, in fine, porter un jugement sur moi-même. Il n’y a que moi qui sache ce que j’essayais d’accomplir. Le truc, c’est que comme je suis incapable d’exister sans le regard d’autrui, je suis forcément heureuse qu’autrui m’aime, forcément dévastée qu’il me méprise. Et pour complexifier le tout, je pense « méprise » également au sens d’erreur. Je me dis : « mais pourquoi me déteste-t-on ? Je ne le mérite pas ! » Et tout ça tourne en boucle, je m’embourbe dans un nombrilisme sans fin, précisément parce que je ne peux admettre ce que je suis. Je ne me regarde pas parce que je m’aime. Je me regarde parce que je ne sais pas où me trouver.

Sur le fond de nos nuits Dieu de son doigt savant / Dessine un cauchemar multiforme et sans trève

En fait, il est arrivé trois choses – plus ou moins anodines. La première, c’est que j’ai commencé la lecture d’un bouquin de littérature comparée, que j’ai trouvé imbitable. Je me suis alors retrouvée confrontée à trois démons familiers : la colère (« mais putain, ces gens ne servent vraiment à rien »), la honte (« mais si je comprends rien, c’est parce que je suis conne, non ? ») et le désespoir (« du coup, j’arriverai jamais à écrire ce mémoire, je ne pourrai même pas formuler un sujet de recherche – comment le pourrais-je, je suis déjà trop stupide pour comprendre les travaux qui ont précédé le mien ? »)

Là-dessus, je reçois la note d’un compte-rendu de lecture que je venais de soumettre à la prof. Douze. Bon, je suis un peu déçue, mais c’est pas bien grave. Je regarde ses commentaires et je commence à m’échauffer un peu. Je trouve qu’elle cherche la petite bête. Deux points retiennent mon attention, alors je lui envoie un mail pour clarifier ma pensée et voir si elle était si saugrenue, ou simplement mal formulée. Je me fais incendier. J’avais pourtant pris la peine de préciser l’évidence – je ne contestais nullement la note ni la critique – mais la prof en conclut tout de même que « puisque j’ai l’air de tout savoir, je peux me passer de correcteur et juger moi-même mon travail ».

À ce stade je suis furieuse. Je réponds à la prof qu’elle a outrepassé sa position d’enseignante en prenant personnellement une remarque et en portant un jugement sur son élève, et j’envoie une copie de notre correspondance à la direction de l’UFR, en expliquant que je souhaite dénoncer une faute professionnelle (j’entendais par là, et l’ai précisé, l’ironie que l’enseignante s’était permise à mon égard). La prof me répond un peu plus tard qu’elle ne prend rien mal, qu’elle se sent désarmée, et répond à mes questions. Je ne recevrais pas d’excuses, mais j’admets que c’est tout comme et je passe à autre chose.

Le dernier acte se joue hier soir (ouais, hier soir, un dimanche à 21h30). La directrice de l’UFR me fait parvenir le courrier suivant :

« Chère étudiante,
Suite à votre réclamation concernant l’évaluation d’un de vos travaux de M1, madame X, madame Y et moi avons décidé, avec l’accord de madame Z, de faire une seconde correction, en aveugle, de votre compte rendu de lecture.
Vous trouverez ci-joint cette seconde appréciation de votre copie. Comme la note proposée par les relecteurs est d’environ 10/20 et que vous avez obtenu 12/20 à la première évaluation nous engagerons madame Z à conserver la note qui vous est la plus favorable.
Soyez ainsi pleinement assurée du sérieux avec lequel madame Z et l’ensemble de l’équipe pédagogique du master recherche effectue ses missions d’enseignement et de formation.
Je vous souhaite une bonne continuation dans votre année de M1.
Bien cordialement. »

J’étais tétanisée. De fureur, de honte, de tristesse. Je n’avais jamais eu autant l’impression d’être prise pour une conne. Non seulement je n’avais jamais demandé de réévaluation de ma copie et l’avais même écrit noir sur blanc, mais en plus la soit-disant correction en aveugle ne reprenait que deux points : ceux que j’avais soulevés dans mon mail initial à madame Z, et dont le premier était un point de détail particulièrement peu significatif – un mot que j’avais employé une seule fois dans un devoir de sept pages. Tout dans ce mail est littéralement, de mon point de vue, une cabale établie à mon encontre, niant le moindre des mots que j’ai pourtant écrits et visant à m’inférioriser. Là où moi j’ai employé des formules de politesse soigneusement choisies, on me retire jusqu’au respect le plus élémentaire. Je suis une « chère étudiante ». Pas madame, non, « chère étudiante ». Chère étudiante qui croyez tout savoir, nous vous informons que nous sommes au-dessus de toutes vos inepties.

J’ai répondu :

« Bonsoir Mesdames,
Je vous remercie du temps que vous avez bien voulu consacrer à mon cas, et à ma copie ! Cependant je tiens à clarifier la situation : je n’ai jamais demandé la réévaluation de ma copie, ni douté de la pertinence de la correction apportée par madame Z ! Je l’ai d’ailleurs écrit en toutes lettres dans le message que je vous ai adressé. Je vous prie de bien vouloir m’excuser si je n’ai pas su me faire comprendre, d’autant que cela vous a valu du travail supplémentaire… Non, la seule chose que j’aie contestée, c’est le ton du courriel qui m’avait été envoyé, sous-entendant que je faisais preuve de prétention et que je refusais d’entendre la critique. C’est tout à fait faux ; j’admets volontiers la médiocrité de mon travail… Si j’ai voulu discuter quelque remarque le concernant, c’est parce que je ne l’avais pas comprise, pas parce que je la réfutais.
En vous remerciant, je vous prie d’agréer, mesdames, mes salutations les plus sincères. »

Ce matin, j’ai reçu ceci :

« Chère étudiante,
Merci pour vos précisions. Nous sommes heureuses que vous ayez toujours été dans une démarche de perfectionnement, non de polémique. Nous espérons que la suite de votre année vous sera tout autant profitable.
Bien cordialement. »

Tout cela doit vous paraître bien puéril, mais moi j’ai eu un mal fou à surmonter l’état de mal-être dans lequel cela m’a mise. J’étais horrifiée qu’on puisse me considérer aussi malintentionnée, et aussi stupide. Et parce que j’étais en plein doute quant à mes capacités à poursuivre ma formation, tout cela s’est entremêlé pour former une nasse de dégoût et de découragement.

Sans cesse à mes côtés s’agite le démon

Mais je dois apprendre à renoncer. Je crois que le problème c’est que je mélange tout, je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais plus où je suis. Pourquoi est-ce que je m’inflige une espèce de perfectionnisme, dans des études que j’ai arrêtées précisément parce qu’elles ne m’intéressaient pas ? Pourquoi je ne me contente pas de rendre des dossiers plus ou moins bons, dont le seul but est de me faire valider une année que je considère comme une étape, non comme un accomplissement ? Je n’ai jamais souhaité faire de master. J’ai abandonné l’histoire de l’art à la fin du M1 précisément parce qu’écrire un mémoire et théoriser tout et n’importe quoi ne m’intéressait pas. À l’époque, ce renoncement ne m’a fait ni chaud ni froid. Je savais que c’était la bonne solution, me concernant. Pourquoi aujourd’hui je m’en veux de ne pas être une grande littéraire ? La seule chose qui me motive, c’est la possibilité de passer les concours. Pourquoi je ne peux pas faire le minimum, sans culpabiliser ? C’est pourtant ce que j’ai fait toute ma scolarité ! Donner aux profs juste ce qu’il fallait pour qu’on me foute la paix, et que je puisse me consacrer à ce qui m’intéressait vraiment.

Parce que je dépend du regard d’autrui. Je crois que je n’existe pas, si on ne me regarde pas. Que j’existe à demi si on me regarde mal. Je crois que je suis ce que les gens voient de moi…

Une pyramide de petits cailloux. Pendant l’année qui vient de s’écouler, j’ai commencé à cerner le périmètre des fouilles. Je me suis sentie accomplie et rassérénée chaque fois que j’ai réussi à m’observer sans jugement. Mais comme souvent, je n’ai pas été au bout de ma démarche (c’est une chose que je peux dire sans m’en flageller pour autant : je termine rarement ce que j’entreprends. Je ne suis pas, en réalité, une personne très persévérante, préférant le plaisir de l’instant présent à la fierté de l’accomplissement.) Je n’avais probablement pas perçu l’étendue de la faille, du moins pas celle de ses ramifications.

Et j’ai envie d’arrêter d’avoir peur. Je ne veux pas que les prochains mois soient un marécage d’angoisse et d’auto-dépréciation. Je n’y survivrais pas. Je veux une assurance tranquille, et des émotions qui restent à leur place. Pas des raz-de-marée provoqués par une simple bruine.

Putain, j’ai l’impression d’être une éternelle convalescente.

J’aime bien cette idée de site d’excavation, parce qu’il n’est pas possible que je ne sois rien. Et certains écrits des années précédentes (Mare, La Crapouasse douce et les régions intérieures, Sérénité, Définition) le prouvent. Les petits cailloux, c’est le tas que j’ai créé en commençant à déblayer. J’ai confondu ce qu’il fallait mettre de côté pour voir avec ce qui était caché en-dessous. Mais je suis bien là ; une civilisation à moi toute seule, comme vous… Avec son architecture, ses mythes et métaphores, ses symboles et sa langue secrète. Et d’ailleurs, je n’en ai jamais douté – pas de ça. Angoisse ne triomphe que quand je me crois jugée… et que je me juge moi-même.


  1. Je crois qu’il y a un truc que tu ne vois pas, dans tout cela, et c’est d’ailleurs une qualité, et ça n’a rien à voir avec l’obstination. Même dans un travail qui ne te passionne pas, tu t’y investis, et tu le prends à cœur. C’est ça qui te rend si sensible à la critique, et c’est normal. Tu t’investis beaucoup, et notamment émotionnellement. Ça résulte en une certaine fragilité. Et il y a aussi le sentiment d’être incompris, c’est difficilement supportable, car extrêmement frustrant. Il n’y a pas de mal à se laisser toucher parce qu’on se donne beaucoup (et ne me dis pas que tu t’es pas donnée tant que ça, parce que ça, ce serait la voix de celle en toi qui croit ne jamais en faire assez, je sais de quoi je parle, je l’ai aussi, et elle est sacrément bavarde).
    Après, il ne faut pas que l’échec aboutisse systématiquement à une remise en question généralisée. Je dirais qu’il faut en rester à un étalon plutôt simple : quand ça commence à te faire du mal, c’est que tu vas trop loin. Je suis moi-même hantée par l’idée du renoncement comme aveu d’échec, et par la peur d’être nulle si je baisse ma garde, si je ne suis pas extrêmement dure avec moi-même. Mais le véritable échec, n’est-ce pas de se laisser bouffer, plutôt que de n’avoir pas pleinement réussi dans une tâche, ou d’avoir laissé tombé un truc qui ne fonctionnait pas ? Pour ma part je suis obstinée parce que je suis terrifiée de ce qui arriverait si je me lâchais la bride. J’essaie d’apprendre tout doucement qu’il ne se passera rien de spécial. Sauf peut-être, que je serai plus heureuse. Vois ça comme une expérimentation. Ça ne coûte rien d’essayer ? Si c’est nul, on en reviendra à nos vieilles angoisses et flagellations, qu’en penses-tu ? :)

Quelque chose à ajouter ?

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