Le BazzArt de Kalys

Ecchymoses

L’idée de ce billet m’est venue en regardant la vidéo du PsyLab à propos de la dépression, et surtout en lisant les commentaires. J’ai hésité à l’écrire comme à le publier, n’étant pas tout à fait capable de démêler les raisons qui me poussaient à le faire. J’ai finalement décidé de partager ma propre expérience, parce que j’ai éprouvé un certain soulagement à lire les témoignages des internautes. J’ai souvent évoqué le sentiment d’illégitimité que j’avais, par rapport aux souffrances que j’ai pu ressentir, et constater que je n’étais la seule ni à les éprouver, ni à les réprouver, m’a fait du bien. En outre, il faut bien avouer que le BazzArt me tient lieu de cabinet de psy, depuis quelques temps…

Je ne sais pas s’il y a quoi que ce soit à tirer de ce retour en arrière et je ne l’écris pas dans un état d’esprit tourmenté. Disons qu’il a simplement sa place dans mon parcours ainsi que dans la reconstitution fragmentaire que j’en fais ici depuis quelques temps.

Naissance de la Faille

Quand j’avais douze ou treize ans, je ne sais plus exactement, j’ai fait une expérience terrifiante. Je me souviens (je ne sais plus si c’est la première fois) que j’étais chez mon amie Élise, et qu’on faisait du roller dans le parking souterrain. Brutalement, j’ai eu l’impression de sortir de mon corps. Je ne peux pas vraiment dire que je me voyais, mais par contre je m’entendais parler, comme si ce n’était pas moi. C’est arrivé d’un coup, et c’est très difficile à décrire… C’était comme si je me tenais sur ma propre épaule, et en même temps, j’éprouvais une conscience aiguë des limites de mon propre corps, si aiguë que j’avais l’impression d’être prisonnière, de me cogner à mon propre crâne. Comme si j’étais enfermée dans une cellule obscure et beaucoup, beaucoup trop petite. J’avais envie de hurler, de me fracasser la tête contre les murs pour en sortir.

Le meilleur moyen que j’aie trouvé depuis pour exprimer cette sensation, ce sont les hurlements sauvages des groupes de black dépressif.

J’ai vécu cette expérience plusieurs fois. Peu à peu, la sensation s’atténuait, mais je m’en souviens comme d’un choc existentiel qui me mettait dans un état de réelle panique. Je n’arrive pas à le dire autrement… Dissociée, et prisonnière en même temps.

Et l’araignée étend ses pattes

À cette même époque, j’étais profondément malheureuse. La conscience aiguë que j’avais de mon propre corps amplifiait ma maladresse : je me trouvais épouvantablement laide, bancale. Les cours de sport étaient un supplice, d’ailleurs j’étais très mauvaise, incapable de coordonner mes mouvements. À ce mal-être physique s’ajoutait une douleur morale poignante. J’avais l’impression de ne pouvoir être comprise par personne, et je ne comprenais pas les autres. Ma souffrance me semblait immense, mais elle ne reposait sur rien, rien d’autre qu’un vide existentiel, qu’une sensation de solitude étouffante et d’une incapacité totale à… vivre. L’été 98, me regardant dans le miroir, avant ou après une des horribles disputes de mes parents, ne pouvant pas soutenir ce reflet que je trouvais à gerber, j’ai décidé de mettre fin à mes jours. Pas tout de suite – mais j’ai écrit plein de lettres d’adieu. Ça m’est passé bien sûr, sans doute savais-je déjà que je ne voulais pas mourir.

Je connais toujours le texte par cœur…

Pendant toute ma période de collège, certaines choses m’étaient littéralement insurmontables. Je ne parvenais pas à le faire comprendre. J’avais conscience que tout le monde devait faire ces choses, mais moi je n’y arrivais pas. Pour mon père, je dramatisais. Alors je m’efforçais de ne pas faire de vagues. Je restais prostrée. Je me souviens des lundis après-midi, en troisième (ou en seconde ?) On enchaînait TP de physique, TD de SVT, cours de technologie. Ces jours-là, mon mal-être était tellement puissant, pesant… Ce qu’il y avait, avec ces cours, c’est qu’on était obligés d’interagir avec les autres. Il fallait former des binômes avec des filles que je haïssais, il fallait produire un résultat concret, des dessins, des schémas que j’étais incapable de réaliser. J’étais terrifiée, j’aurais fait n’importe quoi pour ne pas être là. D’ailleurs, dès le collège, j’ai souvent eu des règles très douloureuses, qui se manifestaient régulièrement lorsqu’il fallait aller en physique… comme par hasard.

Répliques sismiques

À partir de l’année de 3e ou de 2nde, j’ai commencé à me scarifier. Rien de trop méchant (même si les plaies s’infectaient souvent un peu), mais j’avais l’intuition que la douleur m’aidait à m’ancrer. Elle m’arrimait à quelque chose de réel, de concret, et elle me distrayait de la douleur mentale. Le point d’orgue de cette pratique, sublimée par ma fascination adolescente pour Marilyn Manson et Johnny Depp qui la pratiquaient avec un sens certain de l’esthétique, je l’ai atteint un après-midi, en terminale, jour où j’ai coupé trop profond et je me suis fait suffisamment peur pour me rendre à l’infirmerie. Je chialais comme une conne, j’avais si honte de moi que j’en aurais hurlé. Ce jour-là, quand mon père m’a récupérée à la gare, où je m’étais réfugiée après m’être enfuie de l’hôpital où l’on m’avait laissée seule dans un débarras sans fenêtre, il m’a dit que j’avais fait cela pour justifier mon absence au cours de sport.

Il était exact que j’avais séché pour la première fois de ma vie, exact aussi que j’essayais d’attirer l’attention.

Arrive le brouillard

Commence la fac et je n’ai pas la moindre idée de ce que je veux faire après. J’ai toujours été incapable de me projeter dans l’avenir et à dix-huit ans, décider de ce à quoi je voulais consacrer ma vie me paraissait une question à la limite de l’absurde. C’était exaltant, d’être enfin lâchée dans l’océan, et en même temps, il y avait toutes ces directions à explorer. Je ne me suis pas fait d’amis sur les bancs de l’amphi. C’étaient les mêmes qu’avant : toujours aussi sûrs d’eux, toujours aussi plats. J’ai dû préparer un exposé pour un TD d’Histoire économique avec une meuf, je me souviens que j’étais hyper mal à l’aise. Je ne suis même pas sûre de m’être pointée à l’examen.

Cette année-là, j’ai séché plein de cours. J’ai retrouvé des camarades de terminale et me suis mise à traîner avec eux, mais pareil, je ne trouvais pas ma place dans le groupe. J’ai retrouvé Mylène. Cette année-là, j’ai découvert l’alcool – et la beuh, dans une moindre mesure. Je suis souvent tombée dans les pommes, en amphi, dans la cour… J’ai parfois été si fatiguée que j’en avais des semi-hallucinations. J’ai creusé d’ancienne cicatrices avec ce que j’avais sous la main, j’ai même réussi à m’en dessiner une nouvelle avec une touillette à café ébréchée, c’est dire.

J’ai commencé à vraiment m’en sortir l’année suivante. J’ai changé de cursus et de groupe d’amis. J’ai rencontré Rég’, Armel puis Mathias. Une joyeuse bande, intello, puérile, alcoolique, sérieuse, passionnée, loyale.

Enfin, la lumière

Le problème, c’est toujours les transitions. Le M1 d’Histoire de l’Art me semblait aussi inaccessible que les TP de chimie. J’ai repris un cursus de Lettres Modernes, ça m’a permis de traîner un ou deux ans de plus. Mais après la fac, retour au vrai monde : pas la moindre idée de ce que j’allais faire de tout ça. J’ai fait des petits boulots. Mathias et moi sommes partis à l’étranger, deux fois.
À partir de cette époque, mon mal-être s’est plus ou moins dissipé. Est demeurée l’angoisse, suffisamment chronique pour que je l’adoube d’une majuscule. Existentielle, elle se traduit en maux bien physiques chaque fois que je dois faire des trucs d’adulte : décrocher mon téléphone, aller travailler…

Je ne suis plus malheureuse, non, plus vraiment. Je ne me sens pas pour autant capable d’affronter beaucoup de choses. Parfois, je m’allonge dans mon canapé, et je passe la journée à écouter de la musique en faisant des films dans ma tête. Parfois, je pleure sans raison pendant une demi-heure, mais ça passe. Souvent, je me sens profondément déprimée. Je bois – trop. Mais pas assez pour que cela devienne un problème social, et jamais en journée.

J’aimerais bien me retirer

Je fantasme grave sur les hôpitaux psychiatriques (je sais que cette phrase est ridicule). Une partie de moi trouve un réconfort saugrenu dans l’idée d’être internée. Avoir ma petite chambre, mes repas servis à heure fixe, être entourée de gens plus bancals que moi. Être hors du monde. Un rêve tenace. N’avoir rien d’autre à faire de que de contempler le ciel et les arbres, entendre les oiseaux. Être hors du temps.

Ne plus être obligée de faire semblant.

À défaut, je m’enferme souvent chez moi en prétendant que le monde extérieur n’existe pas (en dehors de la nature, dont les paysages et les sons me ressourcent énormément). Ça fonctionne plutôt bien :)


Je me rends compte que je fais passer mon père pour un connard, ce qu’il n’est pas, bien entendu. L’histoire familiale fait qu’il avait bien d’autres choses, plus graves, à gérer…

 

Voilà… Ce n’est qu’un témoignage parmi des milliers d’autres, mais pour moi qui ai si longtemps eu honte de ce que je ressentais, déclarer posément que « c’est ainsi, c’est ce que j’ai vécu », c’est en soi une petite victoire…



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