Le BazzArt de Kalys

Ecchymoses 2

Ce que j’ai écrit ces derniers mois me fait peur.

Tout me vient si naturellement, comme si c’était en moi, comme si c’était moi dans une autre vie. Et ça pue les ténèbres de la dépression, et l’extase de la flagellation. Comme si, de ne m’y être adonnée, je m’y étais enchaînée, et je jouis de me noyer dans mon ombre, j’aime ce moi inexploré, détaché en cours de route, mais qui me suit, m’enlace et me susurre ses abandons avec la ferveur d’une Sainte Thérèse transpercée par l’épée tentatrice.

Le ciel dans ces récits est bas, ou d’une profondeur lovecraftienne, les épanchements y sont maladifs et chacun de mes protagonistes prend son pied à être brutalisé ou à glisser dans le désespoir. Tout y est liquide, mortifère et confortable. J’y retourne volontiers, à ces pages masochistes, elles me manquent, tant que je ne parviens pas à les compléter, et je m’y contemple avec une délectation malsaine quand elles sont achevées.

C’est comme si c’était le seul moyen que j’avais trouvé d’exprimer « l’absolu » que je cherchais à traduire – allais-je dire. C’est le seul moyen que j’aie trouvé. Peut-être que plutôt que de m’en effrayer, je devrais m’en réjouir.

Un jour, j’ai suivi un lien sur Madmoizelle, vers un questionnaire, préalable à l’inscription sur un forum SM. L’objectif de ce questionnaire était d’établir un profil qui permette à son possesseur de s’orienter vers des personnalités complémentaires ou compatibles sur le site, et à ses futures rencontres de savoir à quel genre de personnalité elles avaient affaire. Je ne me suis jamais inscrite sur le site, ne cherchant pas à faire de rencontres. En revanche, les pourcentages qui se sont affichés m’ont énormément marquée. J’ai transmis le test à Ubik. Ça a été une révélation, dans le sens aussi d’un soulagement. Comme quoi, les étiquettes permettent parfois juste de réaliser qu’on n’est pas seul.

Je ne suis pas clairement soumise, même si je le suis majoritairement. Mon mec est un dominateur. Je ne suis pas sûre que nous nous le serions avoués sans ce test.

« L’absolu » que je ressentais ado, sans parvenir à expliquer de quoi je parlais, c’était un triomphe et un accablement. C’était l’ivresse de vivre et la sensation d’être anéantie. Comme quand on regarde les étoiles et qu’on s’émerveille d’être là, tout en étant terrassé par notre insignifiance. En tout cas, c’est ce que je ressens, et je ne savais pas comment exprimer cette contradiction, et par exprimer je ne veux pas seulement dire par des mots. C’est quelque chose que je ressens physiquement, c’est ce qui justifie mes hurlements, parce que ça m’emplit, ça me traverse, ça sourd par tous les pores de ma peau, sans jamais jaillir, et ça me frustre, j’ai l’impression d’être limitée, comme si je portais encagée une bête plus grande que moi.

C’est pour ça que j’aime avoir mal. Mon premier réflexe est de me recroqueviller, mais la seconde d’après, c’est comme si on avait ouvert la porte. La douleur, c’est le seul truc que j’aie trouvé qui fasse jaillir toute cette putain de lumière. C’est la raison pour laquelle je baise même sans orgasme. C’est, toujours, l’expression de cette discordance étrange entre jouissance et désespoir. J’aime être entravée, mordue et traitée de chienne. Pas par un connard macho qui me prendrait pour son paillasson. Par quelqu’un qui me respecte et que je respecte. Ça nécessite une confiance absolue, pour l’un comme pour l’autre. Je suis persuadée qu’un dominateur risque plus de lui-même que son partenaire soumis. Il se confie à quelqu’un en qui il a suffisamment confiance pour l’abîmer sans le trahir.

Je ne suis pas capable de « faire l’amour » tendrement. Enfin si, évidemment, mais je n’y prends pas spécialement de plaisir. J’aime, bien sûr, les câlins et les caresses, mais ça me semble réservé à « la vie de tous les jours ». Quand je baise – enfin, quand je me fais baiser, soyons cohérents -, je n’ai pas envie que ce soit langoureux. J’ai envie que ce soit rapide, un brin brutal – un brin désespéré.

J’aime que mon partenaire s’agrippe à moi comme si je représentais sa planche de salut, et j’aime me dissoudre dans l’exigence de sa rage contenue.

Tout ça ne me dérange pas plus que ça. Ce qui m’effraie, c’est la complaisance avec laquelle je me vautre dans la dépression de mes personnages. Comme s’il fallait creuser toujours un peu plus. Je me souviens que dans Xanadu, il y avait cette meuf vraiment masochiste, marbrée de bleu, qui aimait à subir les douches dorées, et de la fascination que j’ai éprouvée pour elle. Ça, ça me dérange. C’est elle, la fille qui me suit comme mon ombre, et qui m’inspire à la fois du dégoût et une forme malsaine d’admiration. Comme si c’était glorieux de sombrer. Comme si j’avais fait preuve de lâcheté en refusant de lâcher prise, alors que dans mon cas, lâcher prise signifiait s’auto-détruire.



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