Le BazzArt de Kalys

Du voyage à l’exil… exit

Je ne sais pas pourquoi je n’arrive pas à… à quoi au juste? A prendre le temps, peut-être, ou en fait, non, à faire l’exact inverse, à le laisser filer, juste savourer des sensations, leur juxtaposition dans un éternel présent, le front collé à la vitre, la vie défile version TGV… On dirait que j’ai réussi à me convaincre que je contrôlais tout, que ma vie était une suite de décisions sensées… Jusqu’à ce que je me mette au boulot, et que je sois forcée d’admettre que j’avais la flemme de le faire avant, et que j’en avais peur, aussi. A juste titre, puisque maintenant, je vis le grand retour de l’angoisse, elle a repris ses quartiers, lovée en boule dans le bas ventre, avec ses grandes griffes qui tirent sur la chair, pas comme un chat joueur, mais plutôt comme une créature jalouse de ses prérogatives, qui se rappelle à moi avec un rictus, chaque fois que je tente de l’oublier. J’ai beau y réfléchir, je ne comprends pas vraiment pourquoi elle est revenue, je veux dire, c’est que je l’ai appelée, mais pourquoi ?

C’est que je ne supporte vraiment pas cette absence de contrôle, comme s’il y avait des décisions que j’assumais et d’autres non. Quand je passais la journée chez moi, à broder deux-trois phrases par ci, à lire deux-trois lignes par là, j’avais l’impression d’avoir le choix. En acceptant ce job, j’ai l’impression d’avoir oblitéré ce choix – alors même que c’est moi qui ai choisi d’aller travailler, et qui ai cherché à le faire avec conviction et sérieux. Alors même que je n’en faisais pas toujours autant que j’aurais dû, avant, maintenant je maudis la nécessité qui m’empêche d’écrire, sans avoir un seul instant la certitude que je l’aurais fait, si je n’avais pas été au boulot. En ayant même la certitude, plutôt, que je n’aurais pas plus écrit qu’avant. Cette espèce d’imbroglio, à base de narcissisme et d’une once d’auto-apitoiement, m’agace d’autant plus que je ne parviens pas à m’en débarrasser. J’ai formulé un constat, mais je ne vois toujours pas comment le dépasser.

Le truc, c’est que… Je n’arrive pas à lâcher prise. L’idée même de le faire m’emplit d’effroi. Lâcher prise ? Moi ? Mais cela reviendrait à accepter le quotidien, à se fondre dans le flot du temps. et de la masse.. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir de la résignation, là où il y aurait probablement une forme de sagesse. Non, lâcher prise, pour moi, c’est un cauchemar, acceptation de l’enfer, moue fataliste, « c’est la vie ! » Non, personne ne peut me faire croire que c’est ça, la vie.

Petite phrase fort intéressante, d’ailleurs, qui donne aux contingences matérielles et au mode de pensée occidental un poids qu’ils ne devraient pas avoir. Parce que c’est notre vie. Bizarre quiproquo, que de confondre la vie dans son essence avec la façon dont nous sommes amenés à disposer de notre temps.
Pur verbiage de pseudo-intellectuel, heureusement que t’as les moyens (et le temps !) de tenir ce genre de discours, vous dites-vous. Ma distinction n’a de valeur qu’en théorie.
Ptet bien. Mais je ne peux m’y résoudre. Parce que j’aime profondément vivre, justement. Et que réduire mon existence à deux trajets de bus et huit heures à dire « allo ! dix dollars ! bonjour ! » me semble juste un avant-goût de la mort, rien que ça.
D’où qu’il faudrait apprendre à lâcher prise, parce qu’entre deux sourires un peu forcés, mon cœur bat toujours, mes poumons se remplissent, et le soleil, en passant à travers la vitrine, me brûle et m’aveugle un peu.

En être réduite à écrire ces lignes dignes d’une chanson de Nolwen Leroy, tout ça pour admettre qu’aller travailler tout à l’heure ne représente pas vraiment le drame que je m’escrime à décrire, c’est encore pire. C’est avouer en deux mots que je n’arrive pas du tout à justifer ce temps perdu, à y trouver le moindre intérêt (si ce n’est évidemment le chèque en fin de semaine). C’est prouver que j’essaie juste de me convaincre, mais que ma réflexion ne progresse pas d’un pouce. Ma seule satisfaction est de l’avoir remarqué.

Journée harassante, humeurs contrastées, mes émotions se lèvent à l’improviste, recouvrent tout, et repartent ou retombent sur un terre aride, desséchée à force d’avoir été exploitée. J’ai pleuré en attendant le bus, sans parvenir à décider si une minute d’auto-apitoiement serait salvatrice ou pitoyable. J’ai détesté cette ville – comme toutes les autres. Je ne suis pas faite pour la confrontation incessante avec les autres, et si je retiens mieux les moqueries et les impolitesses, c’est qu’au fond je crois qu’elles sont justifiées.

Les voitures passaient en trombe et j’avais raté le bus, et je détestais ces gens qui semblent n’exister que le samedi soir, pour s’empiffrer de chips à 23h30 et foncer dans leurs grosses bagnoles tunées. Je me sentais si parfaitement seule et si parfaitement nulle, je me rappelais mon arrivée à Rennes, me souvenais avoir été dans le même état, et j’ai pleuré parce que je n’apprends jamais rien, que tous mes efforts pour m’intégrer, pour grandir, pour évoluer, peuvent être balayés d’un revers de main, et que tout ça est destiné à recommencer éternellement, bâtir des châteaux de cartes légères et friables, les regarder s’effondrer, recommencer. Je n’en peux plus de travailler seule, d’envisager leurs regards comme autant de blessures, de comprendre que ça me fait mal, vraiment, d’être toujours celle qui sourit et celle qui est polie, d’être celle qui va chercher les autres, pas parce qu’on ne grapille souvent que des miettes, mais simplement parce que cette position ne me ressemble pas, moi je suis la fille blottie dans un coin un livre à la main, je suis celle qu’on introduit, pas celle qui dirige le bal. Et je vois les autres, et leur nonchalence, et leur façon d’apostropher les gens, et je me dis que c’est facile aussi, ils habitent dans ce quartier et ils en parlent la langue – oui, j’ai encore du mal à comprendre ce qu’on me dit. Je me demande s’ils perdraient beaucoup de leur superbe, s’ils bossaient dans un macdo dans une grande ville française. Je pense à ma cliente bulgare et je me demande à quel point cela a dû être dur, combien elle a dû se sentir seule, et puis au Mexicain qui est sûrement là en erasmus, et je regrette un moment imaginaire où tout paraissait plus simple.


  1. J'ai l'impression qu'il y a des similitudes dans le désordre de nos têtes…
    T'as raison : c'est pas "la vie" de bosser comme tu fais, de te résigner à faire ce qui ne te fait pas bondir chaque matin et à te coucher sans avoir eu le temps d'aimer ta journée. C'est juste réaliste ; et c'est pas drôle.
    Mais ça ne durera pas, t'arriveras à voir autre chose, à faire ce que tu veux vraiment. Si t'es capable d'avoir le courage pour tout quitter et partir au bout du monde, tu seras capable de l'avoir pour maîtriser ta vie.

  2. Je comprends bien ces sentiments, bosser m'a toujours fait cet effet :/ Je pense que le problème vient du fait que tu n'es pas faite pour ce genre de taff, point. C'est pas un crime. C'est malheureux qu'on ait à galérer comme ça, mais je crois qu'on n'a pas trop d'autre choix que de s'accrocher, jusqu'à ce que la situation professionnelle s'arrange, et essayer de se rappeler qu'il n'y a pas que le travail dans la vie, et que dans ton cas il te reste toujours de bons week-end à remplir :)

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