Le BazzArt de Kalys

Damier

Lisant un essai qui m’a été envoyé par quelqu’un dont je tairai le nom, je m’interroge. Le document traite des cases dans lesquelles on enferme les gens, plus ou moins consciemment. L’auteur s’y interroge sur la validité de ces catégorisations, et utilise cette réflexion comme tremplin vers une introspection, visant à se définir soi-même, autant que faire se peut.

Cela fait longtemps que je n’ai plus cherché à me définir, à moi-même comme au bénéfice des autres. Ça ne m’intéresse que très moyennement, dans la mesure où je considère cela comme une forme de narcissisme, et une perte de temps. Mais au vu de récentes conversations, je m’aperçois que ce qui n’engendre chez moi qu’ennui, occupe beaucoup les pensées de mes contemporains. Ce n’est pas nouveau, notez. Mes contemporains semblent aussi très affectés par la mode, la nécessité de posséder les derniers gadgets technologiques, l’obligation de respecter certaines normes, etc. Je ne prétends pas être différente, et quand bien même ce serait le cas, je n’en fais pas un jugement de valeur (enfin, si, parfois). Je constate avoir généralement un avis divergeant des autres sur certaines questions – enfants, ligne de conduite, etc – et je constate avoir d’autres ambitions que celles qui me sont généralement exposées (ambitions au sens de buts). C’est tout.

Avant de commencer à écrire ceci, j’ai pensé que je n’avais aucune idée des cases dans lesquelles me mettraient censément les gens. En y réfléchissant, il semblerait que j’appartienne à la catégorie des gens «bizarres». Est-ce important d’épiloguer sur cette question? Est-ce que cela m’intéresse vraiment? En un sens, oui : je me demande très souvent pourquoi je suis régulièrement qualifiée de cette manière. Bizarre. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire? Est-ce que cela a rapport avec des propos que j’ai pu tenir? Ou avec mon attitude corporelle? Quand j’étais plus jeune, ce qu’on appelait bizarrerie référait vraisemblablement à mon extrême timidité, à mon absence totale de confiance en moi. Je suppose que ces traits de caractère avaient pour conséquence une façon inhabituelle de me comporter et de parler. Peut-être que cela me rendait mystérieuse, ou que cela me donnait l’air tout à fait ridicule. Un peu des deux, dans mon souvenir. Plus tard, je me suis habillée, exprès, de curieuse manière. J’ai mis des épingles à nourrice dans mes oreilles (même désinfectées, sachez que cela provoque rougeurs et douleurs ;)) et j’ai écrit des trucs sur mes jeans (dont un qu’Anne-Lise m’avait aidée à artistiquement déchirer). Bien qu’aujourd’hui, cela me fasse sourire, d’autant plus que nous sommes des millions d’adolescents à avoir essayé de nous définir par nos vêtements, je suis toujours aussi surprise de savoir que ça a marché : il y avait vraiment des gens que ça perturbait.

Très bien, alors ; il fut un temps où mes caractéristiques les plus frappantes ont été «introvertie» et «excentrique». D’excentrique à bizarre il n’y a qu’un pas, quoi qu’il me semble qu’on emploie ce premier adjectif de manière mi-amusée mi-agacée, tandis que dans le second il y a quelque chose de péjoratif. Je ne sais pas pourquoi, mais il est certain que les gens qui m’ont qualifiée de bizarre ces dernières années ne m’aimaient pas.

Et aujourd’hui? Pourquoi suis-je bizarre? La plupart du temps, je m’habille comme tout le monde, et mes écarts vestimentaires sont loin d’atteindre le niveau de ceux des goths ou des punks. J’ai fait des études à la fac, j’ai un solide groupe d’amis. Alors quoi? Je peux faire une liste de choses moins conventionnelles, mais je ne pensais pas que c’était important. Par exemple, jusqu’à très récemment, je n’avais pas de boulot, je vivotais de missions irrégulières en Intérim. Mais ce n’est pas comme si j’avais trouvé ça génial. Peut-être que ce qui me rend bizarre, c’est de n’avoir pas d’idée particulière de ce que j’ai envie de faire (je dis aux gens que je voudrais travailler dans une librairie, ce qui est vrai, mais alors ils ne comprennent pas pourquoi j’ai préféré partir au Québec plutôt que de faire l’école de Laval). Quoi d’autre? Je n’ai pas envie de sortir en boîte de nuit, mais je ne suis pas la seule. J’ai parfois l’impression qu’on me trouve un peu plan-plan (je préfère souvent rester à la maison que sortir, c’est moins cher et la musique est forcément bonne), mais ça fait de moi quelqu’un de pas très sociable, pas bizarre… Si? J’écris, ça peut être perçu de différentes manières, mais la plupart des gens ne sont pas au courant. De même pour la question des enfants – ce n’est pas un sujet qu’on aborde au bout de cinq minutes de conversation.

J’aurais bien essayé de me comparer avec des personnes que j’ai rencontrées ici, mais je ne sais pas comment elles sont perçues par les autres. Peut-être qu’ils font comme moi partie des gens bizarres. (A propos, si vous vous interrogez sur la raison qui me pousse à croire que j’appartiens à cette catégorie, eh bien, c’est juste qu’on me l’a dit, ou qu’on l’a dit à quelqu’un de ma connaissance, très souvent et encore récemment.)
Bon, soyons honnête. La plupart des gens qui me trouvent bizarre m’ont connue au collège ou au lycée. Je ne sais pas s’ils penseraient encore la même chose aujourd’hui. Mais c’est frappant de constater que par connaître, j’entends que ce sont des gens qui m’ont croisée, pas des amis ou des personnes avec qui j’aurais partagé quelque chose à un moment quelconque.

Tout ça est très intéressant, mais à force de m’interroger sur l’étrangeté de ma personne, j’en arrive à me demander «mais que suis-je, à part ça?» La vérité, c’est que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont les autres me perçoivent. A la question-type du questionnaire de psychologie à deux balles, à savoir, vos amis vous trouvent-ils plutôt a) marrante, b) fiable, c) généreuse, je n’ai pas la moindre réponse. Et pour le coup, je peux affirmer sans la moindre mauvaise foi, que je n’en ai strictement rien à cirer. Je le peux, parce que je me souviens très bien, quand j’étais en terminale, avoir écrit de longues tirades désespérées sur le fait qu’on ne peut jamais connaître personne, qu’on se heurte toujours aux attitudes, à ce qui se laisse voir. Par comparaison, je suis beaucoup plus sereine aujourd’hui. (J’affirme d’ailleurs, que la seule raison pour laquelle je me suis interrogée sur mon côté bizarre, c’est que j’essayais de comprendre un mécanisme, pas parce que cela m’affecte. Disons le tout net : pour le coup, les personnes qui m’ont qualifiée ainsi ne sont pas des gens que je porte en haute estime)

Cet état de fait – je me fous de ce que l’on pense de moi – , par contre, est le fruit d’un processus long et souvent difficile, entamé, donc, en cette année de terminale, l’année de mes dix-huit ans. Si j’en suis arrivée là, c’est parce que maintenant je sais quelles sont mes qualités et mes défauts, on ne peut plus me bluffer là-dessus. Et j’ai suffisamment confiance en moi, et en le jugement de ceux qui ont décidé d’être mes amis, pour ne pas croire les cons quand ils se foutent de moi parce que je suis timide. Je l’assume pleinement, désormais. Être timide ne fait pas de moi quelqu’un d’idiot ou de ridicule. Les gens intelligents le savent et me laissent du temps pour me sentir à l’aise, sans que ça les empêche de me parler comme à une personne normale.
Parenthèse : n’avoir plus peur du jugement des autres ne signifie pas que je sois incapable d’entendre la critique. Si mon chef me dit : tu n’es pas assez rapide, je le crois et j’essaie de m’améliorer ; si au contraire il me dit que je bosse bien, ça me fait plaisir.

Je me rends compte, en relisant ce texte, qu’il donne l’impression que je cherche à m’affirmer. Oui : dans le sens où il me permet de donner forme fixe à des pensées jusque-là informes, étape habituelle, quasi-rituelle, dans ma façon de penser et de vivre. Non : je ne ferai pas la liste du reste de mes qualités et de mes défauts. Quand j’ai commencé à écrire ces pages, j’avais en tête un but précis : répondre, à ma façon, à la personne qui parlait de cases, parce que j’avais la sensation, malgré ses protestations, qu’elle y accordait trop d’importance.
C’est là que je veux en venir : les cases dans lesquelles on met les gens, parfois trop vite, parfois sans y prêter attention, n’ont d’importance que parce qu’on leur en accorde. Par exemple, l’autre jour, j’ai été invitée chez des gens que mon cerveau reptilien a classé dans la catégorie «teufeurs». Logique : ils écoutent de l’électro dans des free-parties et prennent de la drogue. Bon. En même temps la case et légitime, en même temps, elle n’est pas restrictive! En fait, cette définition ne se transforme en case que si l’on tient le raisonnement suivant : eux teufeurs, moi électronaute (ça n’a rien à voir, faudra que je vous explique, un jour), nous pas pareils, donc nous pas se fréquenter. Et, disons le tout net, les gens qui tiennent ce genre de raisonnement ne sont pas intéressants. Les personnes dont je viens de parler sont des teufeurs, soit, c’est vrai. Mais en-dehors de ça, je suppose qu’ils ont une personnalité, qui est complexe, tentaculaire, profonde. Un autre exemple : la personne qui a écrit ce texte sur les cases, pense qu’on la trouve coincée et intello. Bon. Peut-être qu’elle l’est, peut-être pas. Deux choses : 1) quelle importance? 2) Ce ne sont des cases que si l’on s’arrête à ces deux aspects, et/ou qu’on ne les interroge pas. Parce que, il faut bien le dire, coincée et intello ça ne veut pas dire grand-chose. A part que cela ressemble fort à un jugement de valeur, et alors la question qui se pose légitimement c’est : est-ce que j’ai vraiment envie de fréquenter des gens qui s’en tiennent à ça? Ou alors : est-ce que, si notre relation va plus loin, ça ne va pas me faire plaisir de les surprendre par tous les autres aspects de ma personnalité?

Mettre les gens dans ces cases, c’est sûrement une façon de valider, chaque seconde, notre propre personne. Dire «quelle pétasse celle-là, avec sa jupe trop courte», c’est juste une façon de réaffirmer la légitimité de notre caractère, qui inclut l’option «pudique». Ça ne me paraît pas dramatique en soi, du moment que ça ne nous empêche pas, si jamais la pétasse en question venait à nous aborder, de la traiter avec respect mais surtout avec curiosité.

Et vous? Possédez-vous, comme moi, un trait de caractère assez évident pour devenir une case? Qu’en pensez-vous?
(Et à nous tous et avec toutes nos cases en emblème, nous formerons un joli damier multicolore :D


  1. Les cases, ça faisait longtemps aussi que je n'y avais pas pensé. Surtout que comme toi, mes réflexions à ce sujet proviennent plutôt de l'adolescence où on cherche à s'affirmer. Mais la fac et les gens que j'ai rencontré à Rennes ont fait une grosse différence : je fréquente des gens qui n'ont pas un jugement rapide et définitif, qui sont en règle générale curieux et qui ne s'attendent pas à ce que les gens soient de telle ou telle manière. Ce qui est, je dois dire, super rassurant et agréable.
    Cela dit, il y a des gens que je trouvent bizarres, mais je suis bien trop polie pour leur dire ! et puis, souvent, ce n'est pas une personne en particulier, car comme tu le dis, une personnalité est complexe et met du temps à être découverte… Mais bref, ce que je trouve bizarre, par exemple, ce sont les gens qui n'ont pas d'imaginations, qui sont résignés et ne semblent pas prendre de plaisir dans leur vie sans même envisager d'en changer, les gens qui font des études pour un métier qu'ils ne souhaitent pas spécialement faire (et même si c'est médecin !!) juste pour le salaire… des trucs comme ça, qui sont en fait étrangers à mon système de valeurs.
    Sinon il est assez évident je pense qu'on peut me mettre dans la case intello (avant j'étais aussi dans la case coincée, mais je me soigne). Et l'autre jour Marine m'a dit que j'étais le type même de l'écrivain maudit. Mais c'était un commentaire amical, pas quelque chose destiné à me rabaisser :)
    Voilà un peu ce qu'il en est pour moi.

  2. Toi, coincée?! Je me demande bien sur quelle base on pourrait affirmer ça! Peut-être remarque, que c'est comme pour la personne qui a écrit le texte d'origine à propos des cases : parce qu'elle s'est fabriqué un système de valeurs et qu'elle essaie de s'y tenir.

  3. C'est une question que je me suis effectivement déjà posée, le coup de la case. J'me mets pas trop dans une case, parce qu'à chaque fois qu'on me place dans une, je trouve l'exemple qui m'en sort, donc bon… Quant à savoir si j'y accorde de l'importance… je suppose un minimum. J'avoue de toute manière ne pas trop savoir ce qu'on dit de moi, en bien ou en mal ou en cases. Par contre, même si inconsciemment je place les gens dans une case au premier regard, je n'en tiens pas compte en fait. C'est comme ton truc avec les teuffeurs… si on commence à faire des "clans" musicaux qui peuvent plus s'écouter (ha ha), j'aurais plus d'amis !
    On m'a mit dans la case des anars une fois, alors que je parlais jamais politique avec cette personne ; il est clair que je suis timide mais j'sais pas trop si ça me met dans une case, pas sûr.
    J'imagine que je suis jugé et placé sur un échiquier (j'aime pas les Dames (le jeu)), vu que ceux que je cotoie tous les jours aiment bien mettre les gens dans des cases justement.
    Bon, c'est vrai que je suis plutôt casanier.

  4. J'ai fait exprès de ne pas utiliser le mot "échiquier" car il me donne plus une idée de position les uns par rapport aux autres et de stratégie, tandis que le damier, dans ma tête, n'évoquait vraiment que les cases ^^

    C'est marrant que tu ais été catégorisé anar, c'est quelque chose qui m'interpelle, le fait que parfois on nous place dans une case sans qu'aucune conversation ait pu le laisser présager. Comme quoi, on se représente parfois les gens d'une manière qui échappe au contrôle. C'est comme mon pote Fred, pour qui je suis une métalleuse, alors que ça, ce serait plutôt Muriel ^^

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