Le BazzArt de Kalys

Blutgeld

Omer, mon supérieur à IGA, que malgré ou peut-être grâce à nos rapports houleux du début, j’appréciais beaucoup, a été congédié lundi. Étant en congé ce jour-là, je n’ai appris la nouvelle qu’hier soir. Depuis son entrée en fonction au mois d’avril, il a réussi à voler 5000$ au magasin.
Je ne digère pas très bien la nouvelle.
J’ai d’abord été très surprise. En y repensant après coup, cela explique beaucoup de choses. Toutes ces fois où je débalançais, que ce soit le fonds de caisse, le montant des coupons-rabais ou le nombre de tickets de loterie vendus. Il se servait au passage quand il comptait les dépôts, falsifiait les billets de consigne des bouteilles… Je me souviens combien de fois j’ai trouvé bizarre de m’être trompée, et que ça n’arrivait qu’avec Omer. Je n’avais pourtant rien soupçonné, au contraire d’Erza, virée il y a quelque mois, qui s’entendait très mal avec lui et l’accusait notamment de ne pas savoir compter, car chaque fois qu’elle travaillait avec lui sa caisse ne balançait pas… Il cachait sacrément bien son jeu… Ça lui arrivait souvent de recompter, parfois même il piquait dans sa propre caisse. Il semblait avide de bien faire, et il était souvent nerveux en plein rush, comme s’il craignait que la moindre erreur soit impardonnable. Il passait pour un perfectionniste un peu maniaque et il avait besoin qu’on le mette en confiance, qu’on reconnaisse son statut de superviseur.
Je me suis pourtant vite rendu compte que ce n’est pas pour ça que je me sentais si mal. Bien sûr, il m’a trompée moi aussi. J’imagine que j’aurais très bien pu être congédiée, alors que je débutais et qu’il était si facile de rejeter la faute sur moi, sachant que tout le monde a bien remarqué que je n’étais pas très douée en calcul mental.
Maintenant bien sûr, c’est la curée. Il y a ceux qui s’en doutaient, ceux qui ne l’avaient jamais aimé et qui ont trouvé leur justification.
Moi je crois que tout ce que j’ai dit à la fin du paragraphe précédent, c’était vrai. Omer a été, durant le temps pendant lequel j’ai travaillé avec lui, quelqu’un de pas très assuré, même s’il ne voulait pas que ça se voit. Il était généreux et, en ce qui me concerne, attentif. J’ai été deux fois boire un verre avec lui et, outre le fait qu’il m’a payé des verres (je me fous pas mal de savoir avec quel argent), on avait pas mal discuté. Je crois qu’il n’avait pas beaucoup d’amis, mais il aimait nous réunir autour d’une bière. Samedi, il m’a proposé de retourner au bar tous les deux, parce que ç’avait été sympa la première fois, et qu’il était un peu déçu de la façon dont avait tourné sa soirée de jeudi (Félix était complètement saoûl et s’est battu avec un gars de l’épicerie, pour une histoire de fille. J’étais déjà partie).
Omer et moi, on n’était pas amis, mais je l’aimais bien, et je pense que c’était réciproque. Le jour où nous sommes sortis tous les deux, c’était juste après que des clients déposent la deuxième plainte portée contre moi en quinze jours. Nous avions discuté du boulot, du fait que j’ai parfois le mal du pays, de son voyage en France… A un moment, il m’avait dit « Oh, après tout, peut-être que je ne dirai rien, pour ta plainte. Si jamais ça ressurgit, je dirais que j’avais oublié ». Je n’en ai plus jamais entendu parler, et je pense qu’il a tenu parole. Il a volontairement omis de transmettre au supérieur quelque chose qui avait toutes les chances de me faire virer, ou du moins de me coller un avertissement.
Je me sens mal parce que j’ai perdu quelqu’un que j’appréciais, et qu’à l’heure actuelle, il doit être complètement seul. Je suppose qu’il y a plein d’explications à son comportement. Peut-être qu’il a fait des boulots de merde toute sa vie, et qu’il a estimé que vu la façon dont on le traitait, il méritait un salaire supérieur. Peut-être qu’il a commencé sans réfléchir, qu’il a pris confiance, a commencé à avoir la main trop lourde et qu’il s’est fait prendre à force de vouloir jouer plus gros. J’en sais rien, et je m’en fous. De toute manière, même si c’est malhonnête, je ne me sens que très peu concernée par les sommes que perdent des gens qui gagnent trois fois mon salaire. Même si sans doute que ni le montant ni la victime ne devraient avoir d’importance.
Le truc, c’est que je suis quelqu’un de fidèle. Je n’aurai probablement jamais l’occasion de lui dire que s’il en a envie, on pourrait continuer de se voir. En plus de n’être jamais superficielle dans les relations que j’entreprends avec les gens, j’ai tendance à être du côté des minoritaires. En l’occurrence, je trouve qu’il s’est fait bien assez d’ennemis (bien pensants. Des gens honnêtes oui, mais à côté de ça, est-ce qu’ils se préoccupent des gens qui crèvent de faim dans la rue? Est-ce qu’ils ont quelque chose à foutre des personnes qu’on massacre partout dans le monde? Est-ce qu’ils se sentent concernés par l’injustice d’une manière générale? La vertu, c’est sacrément relatif.)
Et tant pis si la foule gronde
Si je ne tourne pas dans la ronde
Papa quand je serai grand je sais que je veux faire
Je veux être minoritaire.
[…]

Pour entendre et sentir avant de réfléchir.
*J.-J. Goldman, Minoritaire


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