Le BazzArt de Kalys

Araignées au plafond

Les murs sont une malédiction. Le corps et la pensée se brisent sur les angles. On croit qu’ils nous protègent, alors qu’ils hébergent nos araignées : des attrape-rêves défaillants, toiles onirophages et cracheuses d’ombre.
Les portes et les fenêtres cloisonnent la vision dans des cadres réconfortants. Chaque seuil offre la vie quotidienne mise en scène, chaque pièce est l’estrade où se joue notre théâtre intérieur. Ici, nos vies idéelles, dans des livres soigneusement fermés. Là, le bureau, siège de nos fantasmes de chef d’orchestre : on y domine le monde, imposant nos ordres et nos silences depuis un téléphone, un ordinateur.
Dehors, point d’horizon ; les perspectives les plus longues s’échouent au pied de tours lointaines, derniers bastions avant la plaine quadrillée d’asphalte. On s’arrange toujours pour ne ménager au regard que de brèves échappées. De n’importe quel point de vue, nous devons savoir que nous ne sommes pas seuls.

Quand je pénètre dans la forêt, je suis d’abord rassurée par la profusion des lignes verticales qui strient le paysage. Mais en quittant le sentier, j’abandonne déjà la certitude d’arriver quelque part. Début et fin cessent d’exister physiquement pour redevenir des mots. C’est alors que je prends conscience que ces lignes qui hachurent mon champ de vision, sont de travers ; le désordre se fait dédale. Je m’enfonce dans ces plans inclinés, entre les silhouettes courbées, je découvre les araignées.
Les chemins esquissés s’achèvent en impasse et les formes d’apparence immobile se meuvent imperceptiblement. Les jours de soleil, ombre et lumière s’entre-dévorent.

 Le vent se lève, on ne sait où, il secoue les branches, repart. Regarder le ciel, c’est voir le temps passer. Un nuage remplace un autre, une feuille se détache et tombe lentement. La lumière chatoie et parfois, elle se brise en mille morceaux. Aux endroits où ils choient, les contours s’estompent.

On est environné de ce que les humains nomment silence, mais qui pourtant n’en est pas un : un oiseau pépie et un autre lui répond, le vent souffle, une branche cogne sur un tronc ; loin, très loin, on discerne le bruit continu des moteurs, des ces véhicules qui roulent en permanence sur l’autoroute, comme à seule fin d’endiguer notre solitude.

Je ne parviens pas à trouver ma place au sein de cette immensité enclose entre les lisières de la forêt. Je me sens étrangère à ce monde sans conscience, indifférent à ma présence. Ici, même l’absurdité est un non-sens.

La brise encercle mes poignets, légère comme une vague. Sous mes paupières l’ombre clignote, elle est faite de couleurs que je ne soupçonnais pas, qui éclatent et disparaissent, aussitôt remplacées par d’autres. Elles prennent des formes qui n’en sont pas, qui n’ont ni contours ni angles. Les remparts s’évaporent.
Je réalise que c’est précisément l’absence de conscience organisatrice de ce monde, qui garantit mon intégration en son sein. Je pense que, si j’étais croyante, ce sentiment serait le même, puisqu’il provient de l’absence (apparente, pour un mystique) de but, de raison.
Le monde que nous avons bâti, nous humains, et dans lequel nous évoluons, répond à des normes et à des besoins particuliers. Ici, je peux enfin lâcher prise.

*

Quand je retourne à mes quatre murs, j’emporte la forêt avec moi. Je suis encore emplie de cet espace vertigineux, dans lequel mes doutes et mes certitudes se sont évaporés. Et c’est seulement à cette condition que mon appartement peut redevenir un havre : désormais, il occupe un point de l’infini. Il n’est plus un barrage, une frontière, mais un creuset, une salle au trésor, où entreposer les songes ramenés du dehors, afin de les mélanger ou les séparer, les invoquer ou les cacher. Un endroit vers lequel le monde entier converge.

Et j’y accrocherai des attrape-rêves, pour arrondir les angles.


Texte également publié sur Outside the Box



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