Le BazzArt de Kalys

Ancres

Vous savez, je pense que si on n’écrit pas, on perd l’essentiel.

 

Je me suis longtemps demandée si c’était pas l’inverse : après tout, quand on écrit, on ornemente beaucoup. En partie par plaisir de jouer avec les mots, et en partie parce qu’on a une tendance naturelle à théâtraliser notre propre vie. Écrire, c’est mettre en scène. On choisit un angle et un éclairage, on laisse des éléments dans l’ombre parce qu’ils ne cadrent pas, qu’ils sont hors-sujet.

Mais en fait, je pense que c’est déjà quelque chose qu’on fait spontanément. Au moment de la perception, mais aussi le long du processus de mémorisation. Je pense que dans ce contexte, et à condition d’écrire avec un minimum de sincérité, ce que l’on ancre au papier c’est le cœur des choses, leur essence.

  carnet rouge  

J’adhère beaucoup à une jolie théorie que j’ai lue dans un bouquin de littérature comparée et qui explique que les mythes sont des métaphores. Or, d’après l’auteur, la métaphore est beaucoup plus à même de dire l’essence des choses que, disons, la description scientifique. Parce que l’essence – le sacré – tient plus de l’indicible, du fluctuant – de l’intuitif.

Je pense qu’écrire, c’est exactement ça : peut-être que l’on construit un matériau mythique, mais il transcrit la réalité vécue bien mieux que le récit fidèle des faits.

La preuve, c’est que les écrits cryptés, métaphoriques, résonnent en n’importe quel lecteur : ils sont suffisamment universels pour renvoyer, en retour, à des vécus et des émotions éminemment personnels.

  Paolo et Francesca

C’est sans doute pour cela qu’on n’a pas besoin de connaître l’histoire de Paolo et Francesca pour être ému par ce tableau. Il suffit de l’expression des visages et de la posture des corps pour inventer son propre récit. George Frederic Watts, Paolo et Francesca.

 

Quand je relis ce que j’ai écrit, j’éprouve toujours beaucoup de gratitude pour cette vocation que j’ai, qui fait que j’ai passé ma vie à écrire, sans me poser de questions. Parce que sans elle, tous ces moments, toutes ces émotions, seraient perdus. Le Carnet Rouge, par exemple, commence en 2008, et il compte peu de textes, mais tous renvoient à des états d’esprit ou des moments de trouble que j’ai oubliés depuis.

C’est vrai qu’il manque, en contrepartie, le récit des « bonnes » choses, mais je pense que si je ne les ai pas écrites, c’est qu’elles ont souvent eu du mal à supplanter les « mauvaises ».

On pourrait croire que le réflexe, c’est d’écrire pour se soigner, mais mes premiers journaux d’ados sont remplis de trucs du genre « c’est la rentrée et je suis dans la même classe que les filles ! » ou « oh mon dieu, David m’a regardée ! » Donc bon.

 

Après, je me rends bien compte que si je n’étais pas obsédée par l’idée d’écrire, je ne le serais pas non plus par l’idée de me souvenir. La plupart de mes proches laissent le passé se dissoudre au fur et à mesure qu’il s’éloigne et semblent très contents comme ça.

  Voyageur au-dessus d'une mer de nuages

Je les imagine comme ce voyageur au-dessus d’une mer de nuages, contemplant des terres noyées dans les brumes. Caspar Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages.

 

J’imagine que c’est parce que je suis très attachée à moi-même, complètement engluée dans le saṃsāra. J’avoue que j’aime ça : j’adore être en vie, j’ai très peur de mourir, alors me réincarner éternellement ne m’angoisse pas plus que ça. En plus, je ne pense pas avoir été assez méchante pour mériter d’être rétrogradée dans une vie moins facile.

 

Je relis régulièrement mes anciens écrits. Depuis le temps (j’ai commencé mon premier journal en 6e), j’en ai suffisamment pour que chaque fois soit une redécouverte. Une chose aussi qui me paraît très importante dans cette démarche de remémoration, c’est qu’elle m’évite de tomber dans ce travers de certaines personnes, qui disent « les enfants » ou « les ados » comme s’il s’agissait d’espèces à part, et qu’eux étaient nés déjà âgés de trente ans. Ma prime jeunesse ne me semble pas si éloignée. Je me souviens des âneries que je racontais, et de ces événements minuscules qui pour moi revêtaient une importance capitale. Alors je vois bien que les ados d’aujourd’hui n’ont pas changé. Leur environnement, oui, mais pas eux.

  fille sur un pont

Edvard Munch, Jeunes filles sur un pont.

 

J’imagine aussi que certaines personnes ont enfoui dans leur passé des choses très douloureuses, dont elles ne souhaitent pas se souvenir. Seulement, je ne suis pas certaine que le cerveau oublie vraiment. C’est pourquoi je me dis qu’au contraire il vaut mieux avoir son passé en mémoire, pour éclairer le présent. Savoir d’où l’on vient, ainsi que nos démons. Mais je parle bien d’être capable de se rappeler, pas de revivre un événement traumatique !

 

Je crois que c’est aussi pour cette raison que j’aime tant lire des blogs. Il y a bien sûr le fait de trouver des échos à ses propres interrogations dans celles d’autrui, et dans cet échange, de pouvoir continuer à stabiliser cet édifice de souvenirs qui fait notre personnalité. Mais il y aussi, tout simplement, le plaisir de partager une passion, celle de l’écriture. J’aime voir ce que les autres en font, comme j’aime partager des fragments de quotidien, avec de parfaits inconnus. Je trouve cela réconfortant – comme d’imaginer la vie des gens, à la faveur d’une fenêtre éclairée dans la nuit.


  1. K m’a récemment partagé une réflexion qui fait écho à ton « On pourrait croire que le réflexe, c’est d’écrire pour se soigner » : il me disait « On n’écrit pas quand on est heureux ». Cette phrase m’avait beaucoup troublée, car comme toi je suis plutôt d’avis que l’écriture dépasse de loin ce rôle de catharsis, même si elle aide beaucoup à cela.

    Ma croyance est qu’on écrit pour se construire. Pour figer notre propre histoire, pour la modeler dans ce mythe que tu décris bien. Et tant qu’on ne sait pas vraiment qui l’on est, on continue à essayer de le capturer par les mots. C’est tout du moins ainsi que je comprends au mieux ma propre pratique de l’écriture.

  2. Je suis totalement d’accord avec ta vision de l’écriture. J’ajouterai que pour ma part, j’écris aussi tout simplement pour l’amour de l’art ! Cette dimension artistique, du moins créatrice, invalide du même coup l’idée qu’on n’écrit pas quand on est heureux.

Quelque chose à ajouter ?

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